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FABRIQUE A LECTURE DU 23 AVRIL 2015 par Rose Tissier

Olivier Norek et Géraldine Jaujou

Olivier Norek et Géraldine Jaujou

Invité : Olivier NOREK

L’ambiance est très agréable au Café des artistes où Géraldine Jaujou nous a réunis pour la rencontre mensuelle de la Fabrique à lecture. L’accueil est chaleureux, l’atmosphère bavarde, les habitués du rendez-vous et les nouveaux venus échangent autour d’un verre.

La soirée est sur le thème du polar. D’abord, entre en scène deux chroniqueuses : Elodie (alias Mélie fait du Mélo) nous raconte pourquoi nous aimons tant les romans policiers, puis Isabelle (allias Rose Tissier) nous parle d’une nouvelle de Donald Westlake, C’est ça la mort…. Ensuite, Géraldine nous fait un bref mais intense résumé du polar. Il y a, depuis les années 1970, autant de style de polars que d’auteurs. Il y en a tellement, qu’on les classe dans plusieurs catégories : par pays (polars américains, nordiques, chinois…), par types d’écriture (hyperréaliste, psychologique, médical, historique…), par revendications (militant, dénonciateur, continuateur…) ou encore par origine de l’auteur comme le policier se mettant à l’écriture. Le point commun des polars se retrouve dans le lieu de l’action, généralement une ville à forte densité de population et le caractère de l’investigateur qui a souvent des problèmes avec la hiérarchie. Mais qui sont réellement les auteurs de polar ? Un policier est-il le mieux placé pour écrire un roman ?

Justement, l’invité du jour est Olivier Norek, ancien lieutenant de police judiciaire ayant travaillé pendant 15 ans dans la section « Enquête et recherche » de Bobigny. Son premier roman Code 93, chez Michel Lafon, est un succès. Son deuxième roman Territoire vient de paraître, toujours chez Michel Lafon, et s’annonce encore comme un grand succès.

La traditionnelle première question de la Fabrique à lecture est posée par un membre du public : Quels ont été vos premières lectures ?

  • L’histoire sans fin a marqué notre invité car après avoir fermé le livre « la magie reste ». C’est ce qui le pousse à écrire.
  • Olivier Norek est allé en internat catholique pour y suivre ses études secondaires. Il a donc été particulièrement touché par la révolte du héros de Salinger dans L’attrape-coeurs qui, comme lui, avait 14 ans.
  • Puis, l’auteur a découvert John Irving qui met l’humain en avant dans ses romans. Selon Irving, l’humain compte plus que l’intrigue policière. De son propre aveu, Olivier Norek aurait bien du mal à raconter un des romans de John Irving. Par contre, il n’a oublié aucun de ses personnages.
  • Quelques auteurs lus par l’invité : Fred Vargas, Maurice G. Dantec (notamment Les racines du mal), Nicolas Lebel, Claire Favan.

Depuis qu’il est auteur, Olivier Norek a découvert la PAL, comprenez la « Pile à lire », cette pile de roman des amis auteurs que l’on rencontre et dont on se sent obligé ou dont on a envie de lire l’œuvre pour pouvoir en discuter avec eux.

Qu’est-ce qui a poussé Olivier Norek à écrire ?

(Attention ! L’anecdote est crue comme elle est déroutante.)

Après une rupture douloureuse avec Emma, Olivier s’est retrouvé abonné sans trop savoir comment ou pourquoi à la newsletter d’aufeminin.com. Plus tard, alors qu’il attend les premiers éléments d’une enquête, il consulte ses e-mails au-dessus du corps d’une victime. Une newsletter d’Aufeminin.com annonce un concours de nouvelle. Il la rédige sur l’instant, d’un pouce, sur son smartphone et gagne le troisième prix. Peu de temps après, une chasseuse de talents le contacte et lui demande s’il aurait un roman à proposer. Olivier passe la nuit à écrire et envoie les quarante premières pages de Code 93, le lendemain.

Pense-t-il qu’un auteur de roman policier se doive d’être réaliste ?

Chaque auteur a son style, un polar n’a pas à être réaliste pourvu qu’il emporte son lecteur.

Dans Code 93, des cadavres sont découverts en Seine-Saint-Denis. L’intrigue se déroule dans les milieux huppés et celui de la prostitution. Malgré tout, les personnes qui composent l’équipe policière semblent être comme tout le monde.

Dans la police d’aujourd’hui, les hommes et les femmes sont des personnes instruites et intelligentes. Pour faire partie des forces de l’ordre, vous devez passer de nombreux tests dont un test psychologique de 600 questions. Les policiers sont « des gens ordinaires dans des situations extraordinaires ». Les « flics vont bien dans un monde qui tourne mal ».

Il a introduit un personnage féminin dans l’équipe de police. Aujourd’hui, quelle est la situation des femmes dans la police ? Est-ce important pour vous d’intégrer une femme dans cette équipe ?

Au sein de la police, les femmes sont encore utilisées de façon sexiste. Mais, à l’évidence, les groupes mixtes fonctionnent mieux. Il était donc indispensable pour l’auteur d’intégrer une femme dans l’équipe, elle est « une bouée de sauvetage qui lie tous ces hommes à la dérive ». Cette femme est masculine dans son attitude mais pas dans sa vie.

L’intrigue de Code 93 est basée sur le code Q. Ce code existe-t-il réellement ? De quoi s’agit-il ?

Le code Q a été instauré pour faire baisser le taux de criminalité dans le 93. Pour cela, les dossiers d’enquête sont traités durant trois semaines et broyés la quatrième. L’intrigue du livre est basée sur une opposition entre le criminel théâtralisant de plus en plus ses crimes pour faire de l’audience, et les policiers essayant de cacher ses méfaits en passant son dossier au code Q.

Il est plutôt franc dans vos propos, quelle fut la réception du roman par ses collègues et sa hiérarchie ?

Même si certains collègues ont été un peu surpris, ils ont fini par se dire pourquoi pas. La hiérarchie de l’auteur l’a convoqué, le menaçant de le mettre en accusation car il se serait soustrait à l’obligation de soumettre le manuscrit trois mois à l’avance comme cela est prévu. Comme il n’en était rien, les supérieurs de l’auteur n’ont pu rien dire. Olivier Norek s’est tout de même mis en disponibilité pour se sentir plus libre dans ses propos.

Pour son deuxième livre Territoire, l’intrigue se déroule toujours en Seine-Saint-Denis où l’exécution en pleine rue d’un caïd de la drogue fait apparaître corruption, drogue et pouvoir des territoires. Quel fut son état d’esprit pour ce deuxième roman ?

Olivier Norek avoue s’être mis la pression pour ce deuxième roman car le premier avait reçu de bonnes critiques et qu’il publie chez Michel Lafon, éditeur d’envergure.

Pourquoi le thème de l’« achat de la paix sociale » pour ce roman ?

La raison pour laquelle Olivier Norek est devenu policier est que l’injustice lui « donne des boutons ». C’est pourquoi il s’est intéressé aux villes qui décident de traiter avec les criminels au lieu de les combattre. « Quand on est au courant de ça, comment ne pas l’écrire ?, surtout quand Lafon vous soutient. ». Pour écrire ce roman, Olivier a dû mener une enquête et fait un travail proche du journalisme. Il a recoupé les informations recueillis mais, il tient à le préciser, cela reste un roman.

Dans un roman policier, le suspense est primordial, comment créer la tension ?

L’expérience du terrain fait beaucoup dans la création du suspense. A cela s’ajoute quelques astuces d’écriture comme le « page-turner ». Cette métaphore évoque un livre qui s’avère si passionnant qu’on ne peut le lâcher. Autrement dit, l’auteur fait en sorte que le lecteur ne puisse pas s’empêcher de tourner la page pour lire la suite. L’auteur cite également la technique du « climax », utilisée dans les séries (américaines en général), et qui consiste à finir un épisode (ou un chapitre en l’occurrence) sur un point de forte intensité ou une révélation qui tient le spectateur en haleine. Bref, « ne jamais laissé le lecteur respirer ». En plus de ces outils, Olivier Norek pratique ce qu’il appelle le « +1 ». Il fait en sorte que ce qu’il écrit n’ait pas encore été lu. Tout ayant déjà été raconté, il ajoute à ses scènes un visuel, un son, quelque chose de plus. Dans Code 93 (attention spoiler), ce fut le réveil du mort à l’autopsie.

Est-ce que le capitaine Coste, héros des deux romans lui ressemble ?

Oui, pour la morale et la façon d’enquêter. Son seul moteur c’est la victime. Pour lui, il y a « ce qu’il est juste de faire et ce qu’il y a dans le Code pénal ». La plupart du temps c’est la même chose, mais c’est quand cela ne l’est pas que l’on voit « quel genre de flic on est ». A part ça, le héros fait 1m80 est balèze, fin et a les yeux bleus.

Une scène d’émeute est décrite dans Territoire, est-ce le pire pour un flic ?

Une émeute c’est le danger, c’est la violence mais ce n’est pas le pire pour un policier. Le pire ce sont les erreurs et les enquêtes qui n’aboutissent pas. Lorsque les enquêtes concernent des enfants cela devient compliqué car cela touche à la pureté.

Il aussi pour le cinéma et la télévision. Il a créé la série Engrenage, seule série française policière qui s’exporte. Comment est-ce de travailler pour la télé ? Est-ce mieux ?

L’écriture de scénario ne plait pas autant à Olivier Norek que celle des romans. Tout d’abord, les chaînes de diffusion et les producteurs imposent des filtres pour ne pas choquer le public. Ils ne veulent pas prendre le risque de la nouveauté. De plus, la description des instants, des moments de vie qui plait à l’auteur, sont absent dans l’écriture d’un scénario. Enfin, lorsque l’on écrit pour la télévision ou le cinéma, il faut garder le budget à l’esprit, certaines scènes coûtent plus chères que d’autre à produire.

Ecrire ces romans l’a-t-il exclu du monde policier ?

Non, ses anciens collègues l’appellent pour lui raconter les ragots, pour les départs, les réunions. Il reste aussi en contact avec ce monde à travers les différents consultants qu’il côtoie sur les tournages. L’auteur est même plus impliqué qu’avant dans les différentes étapes d’une enquête car il a besoin des mots adéquats pour décrire les scènes. Il retourne donc voir ses collègues, les médecins légistes et autres spécialistes. Ecrire ces livres l’a « forcé à découvrir [son] métier ».

Un retour dans la police est-il envisagé ?

Olivier Norek marque un temps. « Au bout d’un moment, on oublie que l’on a trouvé normal de ne pas dormir pendant cinq jours d’affilée. Plein de choses ne vont pas bien dans la police, et pourtant, la police française est l’une des meilleures du monde. » Finalement l’auteur répond : « probablement pas ».

Cela ne lui manque-t-il pas ?

L’adrénaline et l’équipe lui manquent : « On a tellement peur ensemble qu’il est impossible de faire le mal. » « Plus de fard, de déguisement, de costume. » « C’est comme une famille ».

Doit-on apprendre à écrire ?

Olivier Norek avoue avoir su qu’il savait écrire en écrivant. Il fait « attention à ne pas [se] regarder écrire ».

Relit-il beaucoup ?

Oui. Code 93 faisait à l’origine 1 400 pages. Une phrase lui prend 2 à 3 heures.

Gagne-t-on mieux sa vie en tant que flic ou qu’écrivain ?

La réponse est un peu timide : « les scénarii payent bien ».

Quels sont ses projets ?

Une boite de production a mis des options sur ses livres. Il en a écrit la bible (le synopsis, base de l’histoire), mais laisse l’adaptation a d’autre car il souhaite s’en détacher.

Pour la télévision, il y a Engrenage (la série), Les invisibles, Le village et La vie qui n’existe pas pour le cinéma.

La soirée s’achève. Olivier Norek répond aux dernières questions avant d’aller fumer une cigarette avec impatience. Les personnes présentes se retournent et discutent des révélations parfois perturbantes de l’ex-policier mais surtout de ses romans et de ses beaux yeux. Car, en plus d’écrire des best-sellers sans en avoir l’air, le monsieur a un charme fou, alliant de très beaux yeux bleus clairs à des cheveux poivre et sel. Si si, croyez-moi, j’étais au premier rang. Une raison de plus, s’il en fallait, pour lire ses romans !

Rose TISSIER

NB : Ce « compte-rendu » de la soirée n’est pas exhaustif. Olivier Norek a été bavard, répondant généreusement et avec beaucoup de détails aux questions de Géraldine Jaujou comme du public. J’espère vous avoir retranscrit au mieux ses réponses, toutes les phrases « réellement » prononcées sont entre guillemets.

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