Nouveaux Contes Rémois : « L’homme à la veste en lin beige et à la sacoche marron » par Eric Blanc

Imaginez un homme, vivant à Reims, rue Hincmar, propriétaire d’un appartement dans l’immeuble situé à côté d’un petit parking où les arbres font une ombre épaisse en été. Il a la quarantaine, vit tranquillement avec sa femme, passionnée d’art contemporain, et ses deux enfants, respectivement collégien et lycéenne, tous deux bons élèves. Il ne sait pas que sa fille fume en cachette, mais il s’inquiète que son fils semble aussi introverti. Il vote à gauche, mange bio ou local, apprécie son confort et reste discret sur sa manière de vivre. Question d’humilité et de retenue. En fin de compte, certains diraient de lui : « Un vrai bobo, celui-là ! » Il répondrait : « Oui certainement, pourquoi ? » Enfin, sa parure de bourgeois bohème rémois comporte un dernier attribut indispensable, l’étiquette obligatoire accolée à ce genre d’individu : il se rend au marché des Halles tous les samedis que Dieu ne fait pas… puisqu’il est athée. Ah ! au fait, il s’appelle Érick Leblanc.

Un samedi de fin juin. Le jour de son anniversaire, Érick part à pied au marché, avec son caddy et ses sacs réutilisables. Il ne manque pas de s’arrêter au café de la Paix, place d’Erlon, boire un grand crème sans sucre, comme il en a l’habitude. Très conscient que ce genre de récurrence constitue un premier pas vers le troisième âge, cela l’amuse plutôt, et il en déguste sa boisson douce et chaude avec un rictus d’autodérision. Il profite toujours de ce moment pour lire quelques pages d’un bon roman ou d’un recueil de nouvelles, jamais l’Union, journal qu’il trouve creux et populiste.

Arrivé au marché, comme à chaque fois, il marque un temps pour observer le plafond des Halles, dont la réhabilitation est selon lui une franche réussite. Après s’être extasié devant cette architecture comme on admire celle d’une cathédrale, il commence par l’étal de M. Cogniard, éleveur de volailles. Il vient chercher une commande pour le week-end, car toute sa famille a fait le déplacement depuis l’Auvergne pour fêter son anniversaire. Ainsi, il range dans son cabas un coq déjà découpé en vue de la préparation d’un coq au vin, une terrine de foie de lapin et huit boudins blancs aux escargots.

Remarquons, à ce stade du récit, que certains aspects de l’histoire semblent quelque peu surdétaillés, et le fil des événements devient fastidieux à suivre. En fait, le contenu de cette commande constitue le premier élément de grande importance. Car au moment où Érick s’apprête à se rendre à l’étal suivant, l’homme qui se trouve juste derrière lui dans la file d’attente demande à M. Cogniard un coq déjà découpé, une terrine de foie de lapin et huit boudins blancs aux escargots ! Cette coïncidence ne manque pas de faire soulever le sourcil droit d’Érick Leblanc d’un bon centimètre. Le hasard sait parfois se montrer taquin.

Peu après, Érick arrive devant l’étal de son maraîcher ardennais. Il garnit son sac à provisions de divers légumes de saison pour un montant total de 13 euros et 57 centimes. Mais là encore, deux clients derrière lui, se tient le même homme, servi par la fille du maraîcher. Il récupère ses sacs de légumes, les mêmes légumes. Et la vendeuse lui dit en rendant la monnaie : « … et voilà 6 euros 43 qui font vingt ! » Érick ayant quelques notions de mathématiques réalise rapidement que l’homme en question vient d’acheter le même panier que lui pour une somme identique ! Cette deuxième coïncidence fait naître chez Érick un sentiment de curiosité excitante enrobée d’une sorte d’angoisse. Il s’arrête pour examiner plus précisément la bête de foire. Il doit avoir soixante-dix ans tout au plus, une courte barbe et des lunettes, il est mince et parait assez vif pour son âge. Il porte une veste en lin beige et une sacoche marron.

Piqué par l’envie d’en apprendre plus, Érick décide de suivre l’importun, et de ne plus se laisser suivre. Il se place derrière lui, dans la file d’attente du fromager. Vous savez, celui qui porte un petit gilet en peau de mouton hiver comme été. Érick fixe le malotru, du moins l’arrière de son crâne en espérant le regarder dans les yeux, mais l’homme ne se retourne pas. Érick l’observe acheter du Morbier, de l’Emmental et du Saint Nectaire, payer et partir. Il déplie ensuite la liste de courses que lui a préparée sa femme afin de se procurer les fromages idoines pour le week-end. En matière de fromage, c’est toujours sa femme qui choisit, car lui n’en mange jamais. Vu sa mine déconfite, on devine sans peine le contenu de ce maudit papier. Il en oublie presque de se faire rendre la monnaie.

Après les deux premiers achats, il aurait pu croire à un canular, mais cela prend maintenant une tournure pour le moins inamicale. Érick, vexé, a l’impression qu’on se moque de lui. Alors, pour reprendre la main, il se dit qu’il doit improviser. Il part de l’autre côté du marché et décide de se procurer quelque chose qui n’est pas prévu, et auprès d’un marchand chez qui il ne va jamais. Il sort des Halles et passe devant un joueur d’accordéon. Il a l’habitude (encore une) de lui donner un euro, mais pas aujourd’hui. En face de la brasserie du Boulingrin, il aperçoit un fleuriste et choisit un bouquet de roses rouges pour sa femme. Après tout, il ne lui en offre pas si souvent. Autour de lui, aucune trace du trublion. Érick paye, et, les fleurs en main, il prend le chemin du retour, toujours sans rien céder à l’accordéoniste. Il sort du marché, pensif, oubliant d’acheter les fruits et le poisson. Il a complètement perdu de vue le mystérieux inconnu.

Il quitte les pavés de la place de l’hôtel de ville pour la place du Forum, en passant par la rue Colbert. Aujourd’hui, il ne s’arrête pas devant la vitrine de l’antiquaire, il veut rentrer sans tarder. Mais plus loin, de l’autre côté de la place Royale, il aperçoit un septuagénaire avec une veste en lin beige, une sacoche marron, un sac de courses dans la main droite et… un bouquet de roses rouges dans la main gauche. Il marche nonchalamment, faisant fi de Louis XV au milieu de la ronde des voitures.

C’en est trop ! Érick accélère le pas jusque vers l’individu qui tourne à gauche rue Cérès. Mais pourquoi le suivre ? Peut-être pour lui demander « Monsieur, comment se fait-il que vous ayez acheté exactement la même chose que moi ? » Ridicule ! L’autre lui répondra : « Mais mon cher monsieur, c’est vous qui me singez depuis tout à l’heure ! » Alors il le suit comme ça, simplement pour voir comment les choses évolueront.

L’homme marche vers la place Aristide Briand, Érick reste vingt mètres derrière. Le poids des provisions commence à devenir gênant, mais il ne s’en chagrine pas, trop concentré sur sa traque. Au grand rond-point, l’homme tourne à gauche rue Jean-Jacques Rousseau, comme s’il revenait sur ses pas ! À quoi cela rime-t-il ? Il continue sur deux cents mètres et finit par prendre à droite rue du Temple, à même pas une minute à pied du marché. Pourquoi ? A-il repéré Érick ? Quelle curieuse farce se joue ainsi ? Où se trouvent les caméras cachées ?

Quand ils arrivent près des Halles, l’homme semble sur le point d’y entrer à nouveau. Mais brusquement, il se retourne face à Érick qui se fige de stupeur. Les deux hommes, à quelques pas l’un de l’autre, se dévisagent pendant une dizaine de secondes, sans bouger, sans rien dire. Érick voit enfin cet individu en face. Ses traits lui semblent familiers, peut-être trop. Érick a la désagréable sensation de se trouver face à un miroir qui le vieillirait de trente ans. Être acteur malgré lui d’une scène aussi surréaliste fait naître en lui un sentiment paranoïaque. Et à quoi pense l’autre ? se demande-t-il. Va-il enfin lui parler ?

Mais l’inconnu fait demi-tour, reprend sa marche comme si de rien était, et disparaît dans la foule sans plus d’explications. Érick sait alors qu’il ne le reverra jamais. Il est immédiatement convaincu qu’il aura à vivre avec ce mystère toute sa vie et qu’il ne connaîtra jamais l’identité de cet homme, ou bien la nature de cette chose.

Le trajet du retour est long et pénible, et Érick ne contemple de Reims que le bout de ses chaussures. Il rentre chez lui avec une bonne heure de retard et sa femme, inquiète, lui dit : « Tu en as mis du temps ! Et puis tu fais une de ces têtes, t’as vu un fantôme ou quoi ? » « Tu ne crois pas si bien dire ! » veut-il lui répondre, mais il n’en a pas le temps, car l’interphone sonne, ses parents arrivent. Pendant le repas, il tâche tant bien que mal de dissimuler son malaise. Il reprend le sourire au moment de souffler les bougies. Après la chanson interprétée à peu près juste, les applaudissements de rigueur et l’extinction d’un deuxième incendie pour doubler la photo, on fait passer les cadeaux. Une édition originale de Giant Steps de John Coltrane en vinyle, ainsi que l’intégrale des poèmes de René Char à la Pléiade, le comblent de bonheur. Il déballe avec une joie réelle les paquets de ses parents et ne bouge plus en les découvrant, la bouche tremblante et les yeux vides. Sa mère interloquée lui demande : 

-Ça ne te plaît pas ? Tu vois Georges, je t’avais bien dit que ça ne lui plairait pas ! 

-Non maman, c’est très bien, répond Érick sans y croire.

Ils lui ont offert… une veste en lin beige et une sacoche marron.

Publicités

One response to “Nouveaux Contes Rémois : « L’homme à la veste en lin beige et à la sacoche marron » par Eric Blanc

  • salzard Pascal

    bonjour, j’ai lu cette nouvelle il y a quelques mois, elle m’avait fait de l’effet, elle est bien écrite,légère, et cerise sur le gâteau (d’anniversaire!)je suis rémois et je vais de temps en temps au marché boulingrin (j’habite tout près). Cette histoire m’est revenu à l’esprit, le temps de retrouver le blog et la nouvelle est de nouveau sous mes yeux. Je parcours à nouveau les chemins, celui de l’histoire,celui qui mène au boulingrin, à la place royale…Plaisir retrouvé, joie de lire du fantastique se déroulant dans mon quartier. Alors merci pour le voyage et qu’ici ou ailleurs vos mots continuent d’enchanter les lecteurs.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :