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Cadavre exquis (nouvelle à plusieurs mains) :  » L’embauche »

L’embauche
Anna Sabrina Vincent Véro Marie Fred

Cette porte-là n’était pas comme les autres, mais je n’ai pas compris tout de suite pourquoi. Je venais pour un entretien d’embauche, la secrétaire m’avait prévenue que c’était à moi et m’avait dit de frapper avant d’entrer. Et j’étais donc là, la main levée. Je me décidai et frappai un bref coup de vainqueur. C’est au moment d’ouvrir que la différence me sauta enfin aux yeux : la poignée était à droite, ce qui était déjà en soi plus inhabituel que d’être à gauche. Mais surtout la clenche était orientée vers l’extérieur, ce qui fait qu’on devait l’ouvrir de la main droite après avoir intuitivement préparé la gauche. Toute la confiance que j’avais mise dans mon petit coup ferme s’effrita face à cette bizarrerie. Ayant enfin réussi à coordonner ma vue à la bonne main, j’ouvris. La pièce était si lumineuse, avec ses grandes baies vitrées inondées par le beau soleil hivernal que j’en fus tout ébloui et mis quelques secondes à m’y retrouver. J’entendis une voix féminine chaude et marquée d’un fort accent me dire bonjour avant même de voir sa propriétaire redevenir nette sur ma rétine. Et là, j’en restai coite. La femme qui se tenait devant moi et me tendait la main était géante, très forte, avec une chevelure aussi volumineuse qu’une crinière de lion, et une moustache aussi.

J’escomptais presque à l’entendre rugir. Elle me montra un siège, m’invitant à m’asseoir, qui (faut-il le décrire ?) était une vulgaire réédition d’un fauteuil Voltaire recouvert d’un tissu léopard. Je m’attendais à voir surgir Tarzan à tout moment.
Je fixais mon interlocutrice, en regrettant d’avoir répondu à l’annonce, trop alléchante pour être honnête à vrai dire. Sans autre préambule, elle me lança :                                                                                                                                                                                                                                                                                                               « —Avez-vous des ennemis ? Alors ça, je ne m’y attendais pas ! J’avais préparé toute une liste de défauts et de qualités savamment sélectionnés mais là, je restais estomaquée !
— Que voulez-vous dire ?
— Et bien, j’ai lu attentivement votre C.V., vous n’avez pas d’enfant, pas de mari et pourtant vous avez quitté votre ancien travail et votre région d’origine pour venir vous installer ici. D’où ma question. »
Je ne sus que répondre, je me sentais petite, toute petite devant cette géante. Que devais-je répliquer ?
En effet, je vivais seule et sans famille. Née de parents inconnus et élevée dans une institution religieuse. Ces soeurs, pour le moins acariâtres, m’avaient rendue haineuse face à cette vie. Je me suis forgée toute seule, battue au propre comme au figuré, une vraie bête de combat.
Et maintenant, me voilà ici dans ce bureau, cette agence peu commune de recrutement d’agents très spéciaux.
« Je répète ma question, avez-vous des ennemis ? me lança-t-elle d’une voix peu commode. Elle attachait ses cheveux à ce moment-là, s’empara d’une baguette de bois et joua avec sur ses mains comme si elle avait l’intention de me punir.
Où donc avais-je mis les pieds ?
— Répondez-moi, il est primordial pour nous d’avoir cette information avant de vous engager. Nous ne pouvons pas prendre de risques. » dit-elle d’un ton autoritaire. Alors ?
— Eh bien, non, je n’ai pas d’ennemis, pourquoi en aurais-je, » dis-je d’une voix qui se voulait assurée. J’ai une vie très ordinaire. Je vis seule, je n’ai pas de famille en effet. Donc je suis libre de changer de lieu de vie quand je le veux. Je m’ennuyais dans mon ancien travail. J’ai eu envie d’aller voir ailleurs, voir du pays, changer de travail et de ville. C’est tout.
—En êtes-vous sûre ? » insista mon interlocutrice, en martelant sa baguette sur le dossier de mon fauteuil léopard. Bientôt, elle va m’obliger à sauter dans un cerceau enflammé, pensais-je, mi-inquiète, mi-amusée.
Je n’étais pas du tout prête à lui avouer que j’avais été victime de harcèlement sexuel de la part de mon ancien patron et que c’était la vraie raison de mon départ. Évidemment, je le haïssais. J’avais trafiqué les freins de sa voiture, un soir. Mais j’étais partie dès le lendemain, sans demander mon reste. Je ne savais pas s’il avait eu un accident, et s’il était mort. Cette pensée m’obsédait toutes les nuits.
 » Il faut me dire la vérité, vilaine fille, je sais sur vous plus de choses que vous ne le pensez », jeta la matrone d’un ton menaçant, me tirant de mes pensées.

Je me mis à avoir chaud, très chaud puis froid, très froid puis, plus rien… ! J’ouvris les yeux avec la délicieuse impression d’avoir dormi trois jours et trois nuits, j’étais bien, allongée sur un sofa sous une légère couverture. Une profusion de fleurs et de plantes m’entourait, des chants d’oiseaux provenaient d’une grande volière, il faisait doux, l’air était délicatement parfumé. J’étais dans une véranda ombragée et j’apercevais au loin un grand jardin sous le soleil. Je décidai de me rendormir, persuadée de rêver, lorsque s’agita devant moi la silhouette de la géante moustachue.
Hélas, je ne rêvais pas ! Mon pouls s’accéléra, elle riait la matrone, son regard pétillait, puis très vite elle me raconta que mon ancien patron était en prison. Je n’étais pas la première à avoir été harcelée. Sa voiture avait été pulvérisée par un camion alors qu’elle était mal garée. De plus, j’avais les meilleures références qu’elle ait jamais vues.
Puis une autre porte bizarre s’ouvrit et entra une enfant minuscule dont les yeux bridés souriaient sous une frange de cheveux noirs et brillants.
« Je vous présente Lotus, vous allez très bien vous entendre toutes les deux, elle est un peu triste depuis la mort de sa maman mais c’est une petite fille adorable.                       — Mais, je n’ai pas postulé pour être garde d’enfant ! Mon seul et unique baby-sitting avait terminé avec un biberon de lait trop chaud qui avait envoyé ma petite sœur aux urgences… La petite Lotus me fixait.
« Viens, maintenant on va jouer ! » La géante me guida vers une chambre pleine de jouets, si pleine qu’on aurait dit un magasin…

« Tenez, elle adore cette maison de poupées, elle va vous montrer comment on y joue. »
Lotus me tendit une poupée miniature.
« Oh, elle est pas belle, cette poupée ! criai-je.
— Vous ne vous êtes pas reconnue ? beugla la géante.
Je me mis à pleurer quand je vis la petite fille piquer le dos de la figurine avec de nombreuses épingles. Je commençai à me tordre de douleur.
— Lotus est l’héritière du Monde et elle règnera sur nous tous. Comme vous n’avez pas l’air très coopératif, elle vient d’entamer une procédure de licenciement non conventionnelle mais qu’importe. Cette petite fait ce qu’elle veut, puisque c’est elle qui dirige. Croyez-vous que j’ai toujours été géante et moustachue ? »