Nouvelle fantastique : « Mathilde » par Véronique Desboeufs

Ayant terminé ma lecture, je restai pensif quelques instants,  étonné et quelque peu incrédule. Puis j’allai de nouveau déplacer le candélabre pour éclairer le portrait. L’impression de vie était vraiment saisissante. Intrigué, je ne pus m’empêcher de caresser les cheveux noirs et soyeux, d’admirer le  velouté de la joue et  l’éclat des yeux verts. La lueur tremblotante des bougies accentuait encore cet effet. Fasciné, je détachai les yeux à regret du beau visage de la jeune femme et allai me coucher.

Epuisé, je ne mis pas longtemps à m’endormir. Mais mon sommeil fut troublé par un rêve étrange. La femme du tableau me regardait. Elle me disait d’une voix douce : «  Cher monsieur, je vous en prie, aidez-moi… »  Je me réveillai en sursaut et fixai le tableau. Rien ne semblait avoir changé, si ce n’est que les yeux de la femme semblaient briller plus vivement. « Mon imagination me joue des tours », pensai-je, et je déplaçai de nouveau le candélabre pour ne plus voir le visage. Puis j’essayai de me rendormir, sans y parvenir.

Au petit matin, encore fatigué, je me levai et allai réveiller mon domestique qui avait dormi d’un bon sommeil.  Nous fîmes nos  préparatifs pour repartir. Au moment du départ, mû par une impulsion,  je retournai à la chambre chercher le portrait. Je l’empaquetai du mieux que je pus, puis  l’ajoutai à mes bagages.

Lorsque je fus rentré chez moi, à Paris, j’accrochai  le tableau dans ma chambre puis le contemplai. Il me sembla que le visage avait légèrement changé d’expression : auparavant, il était rêveur, un peu triste, alors que maintenant il me semblait qu’un léger sourire se dessinait sur ses lèvres fines. Je haussai les  épaules. Après tout, dans ma chambre, l’éclairage n’était pas le même que dans le château où je l’avais trouvé, cela pouvait changer l’expression du visage.

Blessé comme je l’étais encore, je restais chez moi toute la journée, et passais la majeure partie du temps à me reposer. Un médecin vint me voir, me donna  un onguent et me recommanda d’éviter toute fatigue inutile.

La nuit, mon sommeil fut de nouveau perturbé par un rêve troublant. La jeune femme du tableau m’apparut de nouveau, mais cette fois, elle en était sortie. Elle était vêtue d’une grande robe noire et ses longs cheveux détachés  descendaient jusqu’au milieu du dos.  Sa voix douce me disait : «  Je vous en supplie, aidez-moi à sortir du tableau… J’en suis prisonnière depuis si longtemps… » Sa voix avait une expression tellement triste que j’en fus ému. J’éprouvai une grande compassion pour cette jeune femme si belle, morte à cause de la négligence et de l’égoïsme de son époux. Je brûlais de faire quelque chose pour elle, mais je ne savais pas comment !

Au matin,  je fus pris de vertiges et ne pus me lever. Je restai au lit toute la matinée, puis, l’après-midi, allant mieux, je me levai. J’allai contempler le tableau. Légèrement inquiet, je constatai que le visage souriait franchement. «Je dois être encore un peu malade, voilà que j’ai des hallucinations maintenant ! », me dis-je.  Je décidai de ne plus le regarder  et le cachai derrière un tissu de velours rouge. Puis je sortis faire quelques pas dehors afin de me changer les idées ; l’animation de la rue me divertit agréablement.  Un gamin des rues vendait des journaux à la criée : je lui achetai Le Monde illustré, puis  hélai un fiacre et demandai au cocher de m’emmener au jardin des Tuileries. Je m’y promenai, puis allai m’asseoir pour lire mon journal.  Une fois ma lecture terminée,  je restai assis, à contempler distraitement un petit garçon jouant avec son cerceau. Le soir venant, je finis par rentrer chez moi.

Il se passa quelques nuits sans qu’aucun rêve n’en vienne troubler le cours. Puis, de nouveau, la jeune femme  revint visiter mon sommeil. «  Pourquoi ne voulez-vous plus me voir ? Je vous fais peur ?  Je suis vivante, enfermée dans ce tableau, je vous en supplie, aidez-moi…   » Son ton était si désespéré que j’en fus bouleversé. Je lui répondis : « Je voudrais tant faire quelque chose , mais comment ? » Son visage s’éclaira, elle me sourit et me répondit : « Je suis si seule, rejoignez-moi chaque nuit dans vos rêves. Avoir quelqu’un à qui parler me fera du bien… Je m’appelle Mathilde. » Puis elle me raconta son histoire, bien plus émouvante que celle que j’avais lue dans le petit livre au château.

Le matin, lorsque je me réveillai, je me sentis de nouveau très  faible . Mon domestique retourna chercher le médecin, qui me donna un fortifiant en me disant de me reposer quelques jours.

Encore un peu fiévreux, je me levai vers midi. J’allai enlever le tissu rouge pour contempler Mathilde. Comme elle était belle… Ses yeux verts étaient tellement lumineux et expressifs qu’on aurait cru qu’ils allaient s’animer. Ses joues me semblèrent plus roses qu’avant, et sa chevelure plus soyeuse. J’eus l’impression qu’elle me regardait, qu’elle me voyait vraiment. Troublé, je détournai les yeux.

Toute la journée, je ne pus m’empêcher de penser à elle.  « Ah, si j’avais été là quand elle était encore vivante, » me disais-je, « je l’aurais arrachée aux griffes de son bourreau ! ».  La journée me sembla longue, je ne tenais pas en place, pressé comme je l’étais d’être au soir.

Enfin, je m’endormis et la rejoignis dans mon sommeil.  Elle m’attendait dans un lieu que je reconnus tout de suite : c’était le fameux château où j’avais trouvé le portrait.  Mais il n’avait plus cet aspect délabré et abandonné qu’il avait lors de ma dernière visite.  Les pièces étaient  richement meublées  et décorées avec beaucoup de goût,  un  bon feu flambait dans la cheminée de la salle de réception,  et sur une table en chêne massif, un repas fort appétissant nous attendait. Des domestiques, affairés, allaient et venaient. Le château était plein de vie, il semblait agréable d’y vivre.

Désormais, Mathilde venait régulièrement visiter mon sommeil. Nous nous retrouvions à chaque fois au château.  Nous nous promenions ensemble dans le parc , puis nous allions nous asseoir près de la cheminée et discutions longuement.  Parfois, nous faisions ensemble une promenade à cheval. J’aimais beaucoup la sensation de griserie qui me prenait lorsque nous chevauchions au galop, côte à côte. Je me sentais heureux.

Le matin, je me réveillais toujours plus épuisé et fiévreux, mais je n’en avais cure. Je vivais beaucoup plus intensément en rêve.  Un jour, je me sentis tellement faible au réveil que je restai alité toute la journée.  Pedro s’occupa de moi. Il semblait très inquiet.

Finalement, une nuit, je dis à Mathilde que je l’aimais. Elle me sourit, mais je remarquai une ombre dans ses beaux yeux verts. Elle ne me répondit pas.

Au réveil, j’eus une drôle de sensation. Curieusement, je voyais ma chambre sous un autre angle, comme si je planais au-dessus de tout. Une silhouette me  ressemblant étrangement  gisait dans mon lit. Je crus que je rêvais toujours lorsque je vis Mathilde, dans ma chambre, se tenant près du corps inerte. Son visage était empreint d’une grande tristesse.  Je voulus l’appeler mais aucun son ne franchit mes lèvres. Je voulus m’avancer et la prendre dans mes bras, mais ne pus faire un mouvement. Alors, je la vis se lever et s’approcher de moi, les yeux remplis de larmes. Elle me contempla longtemps, murmurant comme pour elle-même : « Pardonne-moi,  je n’ai pas voulu cela… » « Je suis là, Mathilde, je te vois, et je suis encore vivant ! » aurais-je voulu lui dire, mais c’était impossible.

Car les tableaux ne parlent pas.

 Véronique Desboeufs

Texte réalisé dans le cadre de l’atelier Edgar Poe / Ecrire la suite du Portrait ovale.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :