Conte licencieux : « La vieille qui souriait au diable » par Anna Spiration

AVERTISSEMENT : les contes licencieux publiés sur ce blog peuvent heurter certaines sensibilités. Les propos et les actes tenus par les personnages ne reflètent en rien l’opinion propre des auteurs.

La vieille qui souriait au diable

Elle riait parfois toute seule en pensant à ses vieux amants. Elle se rejouait ses bonheurs, ses folies, ses frasques amoureuses, et ça ne plaisait pas au diable. Le diable n’aime pas qu’on soit pauvre et content, il admet le septième ciel si l’on redescend coupable. Le diable adore les coupables. Et cette vieille-là, coupable, pensez-donc ! Elle croyait que le mot remords signifiait : mords-y encore. C’est vous dire où elle en était. Donc, une nuit de pleine lune, le diable vient cogner de l’ongle à son carreau.

Elle lui sourit et l’invita à entrer.

— Venez vous mettre au coin du feu. Ça ne vous changera guère de votre quotidien, glissa-t-elle dans un petit rire.

Elle l’observa longuement une fois qu’il était assis.

— Je sais ce qui vous amène. Ma vie a été jalonnée d’évènements difficiles, cruels, et ensuite j’ai choisi une vie libre, que certains auraient qualifiée de dépravée. Vous pensez donc qu’il est légitime que j’atterrisse chez vous, parce que le mal l’emporte sur le bien dans ma vie.

Elle fit une pause, le temps pour le diable d’acquiescer subrepticement de la tête.

— Comme vous vous trompez ! Je souris aujourd’hui, car j’ai la certitude de n’avoir jamais fait mal à qui que ce soit. J’avais cette force en moi de chasser le mal par le bien. Plus les hommes me faisaient mal, plus je leur voulais du bien.

Le diable fit une moue sceptique. Elle rit.

— Je vois qu’il vous faut plus de détails pour être convaincu…

Alors elle ferma les yeux et raconta.

— En 1939, j’habitais en Alsace. Quand les Allemands nous ont envahis, j’avais seize ans et j’étais très belle. Les officiers que nous étions obligés de loger à la maison l’ont vu, et ils m’ont forcée, tous les jours pendant des mois. Heureusement, ma mère connaissait les plantes et je ne suis jamais tombée enceinte de ces monstres. Ensuite ils sont partis, et j’ai été tranquille pendant quelques années. Mais à la Libération, les jalousies de village sont remontées à la surface. J’ai été tondue, traitée de pute à Boches, et forcée de nouveau, par des Français cette fois. Je n’avais que vingt-et-un ans, et je savais déjà tout de la violence des hommes, et des dangers d’être une belle femme. En 1946, un G.I. m’a souri dans un bal. Il habitait New York et aimait le jazz. Je dansais bien et je voulais partir loin. Nous nous sommes mariés et il m’a ramenée chez lui. Il était doux et ne posait jamais de questions sur les marques qu’on voyait sur mon corps. Mais à New York, dans un cabaret, j’ai eu le malheur de plaire à un ponte de la pègre locale, envers lequel mon mari avait une vieille dette de jeu. Ce type a proposé d’effacer la dette contre une nuit avec moi. Mon mari ayant refusé, il l’a fait disparaître. Seule, sans ressources, je suis devenue danseuse dans ce cabaret, et la maîtresse de ce mafieux. Mais un jour, un ami a réussi à organiser ma fuite et nous avons passé quelques mois heureux, cachés. Un soir, il n’est pas revenu du travail. Accident de chantier, m’a-t-on expliqué. J’étais alors secrétaire chez l’unique médecin de la discrète ville de Casper, Wyoming. Un jour, un client de passage m’a courtisée. Il disait vouloir m’épouser à Las Vegas. Je l’y ai suivi, mais là il m’a obligée à travailler dans un bordel. J’avais un succès ! J’étais toujours aussi belle et je savais tant de choses sur les hommes qu’il ne m’était pas difficile de les surprendre et de les satisfaire. Très rapidement, je suis devenue une call-girl de luxe. Je fréquentais les chambres des palaces, les clients m’emmenaient voir Franck Sinatra, me couvraient de cadeaux et de jetons de casino. À quarante ans, j’étais toujours aussi belle, mais fatiguée de cette vie. J’avais assez d’argent pour pouvoir vivre simplement jusqu’à la fin de mes jours. J’ai voyagé des années pour voir toute la beauté du monde, et j’ai aussi vu toute sa misère. Je suis finalement revenue ici, à San Francisco, pour mes vieux jours. Ma beauté était enfin partie, je n’avais plus rien à craindre des hommes. Alors oui, je souris, car sinon je pleurerais. Plutôt que de repenser à ceux qui m’ont fait mal, je pense aux quelques années avec les hommes qui m’auront aimée. Je pense à tout le plaisir que j’ai donné, et je vous regarde, Dieu et Diable, débattre de ce qu’il faut faire de moi.

Elle souriait quand elle rouvrit les yeux, et regarda le diable se lever. Sur le pas de la porte, il se retourna, un petit rictus dans sa barbe, et dit :

— Une vie bien singulière… Effectivement, nous n’avons pas encore statué. Je reviendrai…

Anna Spiration

L’incipit de ce texte (début, indiqué en italique pour le différencier de la suite) est d’Henri Gougaud, conteur in Des mots pour la chose, contes licencieux.

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