Nouvelle : « Ce roman est une bombe » par Eric Blanc

Ce roman est une bombe

 Les pauses étaient rares, les moments calmes presque inexistants. Son patron venait de lui donner sa demi-journée, alors non, elle n’irait pas tout de suite à la crèche. Il faisait beau, on était en mai, elle prendrait son après-midi ensoleillé rien que pour elle. Une terrasse de café, un thé vert au jasmin et une tartelette aux myrtilles. Rue piétonne peu passante à cette heure, ombrage léger sous les tilleuls, vent tiède printanier, et surtout, un bon roman. « Tu vas voir, lui avait dit son amie, tu le commences et il ne te lâche plus. ». Les premières lignes la happèrent, les premiers paragraphes la saisirent à la gorge, les premiers chapitres lui confisquèrent ses yeux et ses oreilles. La rue se vida en quelques minutes, elle se sentait bien. Elle se retrouvait seule à côté du thé qui refroidissait lentement et des mouches qui se chargeaient de la tarte aux myrtilles.

Elle était maintenant totalement immergée dans l’histoire. Après la dissolution complète et irréversible de l’ONU, le monde s’était scindé en trois blocs rivaux. Les intérêts de chacun étaient devenus incompatibles avec le bien-être des autres. Les discours distillaient une peur à laquelle il fallait se conformer sous peine de se voir accuser de trahison. Les chants d’amours se terraient dans l’oubli collectif, les chants glorieux et patriotiques saturaient ondes et écrans. La course aux armements avait le vent en poupe et affichait une santé insolente. L’ennemi était sur le point d’attaquer plusieurs fois par semaine, alors on creusait des bunkers de béton et d’acier dans lesquels on entassait de la nourriture et des armes. Surtout des armes. Et puis un jour, le plus fou des trois cria plus fort que d’habitude et laissa hurler non pas la poudre, mais l’atome. L’uranium enrichi tomba et tomba encore, reléguant Hiroshima et Nagasaki au rang de guerre du feu. La radioactivité cannibalisa l’air, le feu dévora la matière. La surface d’une planète, si vaste et forte soit-elle, ne peut résister à ce traitement épidermique. Pas un centimètre carré de peau ne fut épargné.

En quelques heures, les grandes forêts brûlèrent comme de simples allumettes. Tour Eiffel, Statue de la Liberté, Grande Muraille de Chine et Pyramides égyptiennes tombèrent comme des maquettes de balsa. C’était comme si tous les volcans du monde crachaient leur rage depuis le ciel. Elle lisait depuis quelques heures déjà. Elle était témoin de l’apocalypse installant son terrain de jeu, cette idée la terrorisa. Puis, trop émue, elle releva la tête et interrompit sa lecture, mal à l’aise. Elle avait très chaud. Elle hurla de douleur et de terreur en voyant sa peau se détacher en lambeaux et ses cheveux tomber. Autour d’elle, il n’y avait plus de thé ni de tarte, mais une bouillie de gravats et de chairs brûlées.

Eric Blanc

Nouvelle librement inspirée de Continuité des parcs par Julio Cortazar.

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