Archives mensuelles : novembre 2012

Nouvelle policière : « Le piège » par Véronique Desboeufs

Le piège

12 juillet 1982

Ma chère Natou,

J’espère que tu vas mieux depuis la semaine dernière. J’avoue que j’étais un peu inquiet : tu avais l’air si fatiguée et  si pâle ! Est-ce-que ça va entre Fabrice et toi ? Je me fais beaucoup de soucis pour toi, il ne m’inspire pas confiance, ce type. Et je crois que lui non plus ne m’apprécie guère.

Il s’est passé quelque chose hier soir qui m’a beaucoup troublé. C’est pour ça que je t’écris, j’ai besoin d’en parler à quelqu’un.

Je rentrais à pied chez moi, vers 23 heures, lorsque j’ai entendu de vifs éclats de voix. Intrigué, je me suis approché. Ils provenaient d’une ruelle peu éclairée et quelque peu sordide. Là, deux hommes se disputaient assez vivement. Je me suis tenu un peu à l’écart dans la rue principale, caché derrière une voiture, pour ne pas être repéré. J’entendais les deux hommes échanger des insultes. Apparemment, l’un voulait quelque chose que l’autre lui refusait. Le ton est monté. L’un d’eux s’est mis à crier : « J’en ai assez  de tout ça ! Je vais aller tout dire à la police ! ». Alors, l’autre type a sorti un couteau de sa poche et le lui a enfoncé dans le ventre. Puis, il s’est enfui. Il est passé tout près de moi, sans me voir. Je me suis approché de sa victime, qui gisait sur le trottoir, inconsciente. J’ai été effaré de reconnaître Jonathan !  Heureusement, il était toujours en vie. J’ai vite appelé la police et les secours , et, en les attendant, je suis resté auprès de lui.

Il était presque deux heures du matin quand je suis rentré chez moi. Bien qu’épuisé, je n’ai pas pu fermer l’œil de la nuit. Mille questions me taraudaient;  je les retournais sans cesse dans ma tête sans trouver de réponse. Pourquoi avait-on agressé Jonathan ? Que voulait-il dire à la police ? Qui était son agresseur ?

Ne t’inquiète pas trop pour moi, je suis encore sous le coup de l’émotion, mais ça va déjà mieux. T’écrire tout cela m’a un peu soulagé, et la police va certainement vite retrouver l’agresseur.

Je t’embrasse très fort.

Ton frère qui t’aime,

Augustin

13 juillet 1982

Ma chère Natou,

J’espère que ma lettre d’hier ne t’a pas trop inquiétée. Depuis, je me suis un peu calmé et j’ai réfléchi.

Ce matin, la police est venue  interroger tous les habitants de la rue.  Deux enquêteurs  m’ont posé des questions. Je leur ai raconté ce que j’avais vu,  la dispute, l’agression au couteau, puis la fuite de l’agresseur. Mais je n’ai pas pu le leur décrire en détail. Ça s’était passé très vite et il faisait sombre. Tout ce que j’avais remarqué quand il était passé près de moi, c’est qu’il était plutôt grand. Il avait tourné le coin de la rue, et j’avais entendu le vrombissement d’une moto peu de temps après. Apparemment, je serais le seul témoin de l’agression; à cette heure-là tout le monde était chez soi, volets fermés.

J’ai eu des nouvelles de Jonathan par Elisa, sa petite amie. Il va s’en sortir, mais il est inconscient pour le moment . J’aimerais tant aller le voir. Malheureusement, les visites ne sont autorisées que pour la famille. Je ne comprends pas ce qui a pu se passer, lui qui est si gentil et ne cherche jamais d’ennuis à personne. Ce n’est vraiment pas le genre de gars à  côtoyer des voyous. Elisa, elle, est effondrée, elle ne comprend pas non plus.  Cependant, elle m’a dit que depuis quelque temps, Jonathan était plus soucieux que d’habitude. Elle pensait que c’était parce qu’ils étaient parfois à court d’argent. Il aurait tellement voulu lui payer un beau voyage !

J’espère que la police va vite coffrer l’agresseur. Jonathan et moi, on se connaît depuis si longtemps, c’est presque comme si on était frères, tous les deux. Ça me fait mal de le savoir blessé, inconscient, à l’hôpital. Si je pouvais retrouver le salaud qui lui a fait ça, je lui ferais payer !

Bon, je m’emporte, je vais essayer de me calmer un peu.

Ton frère qui t’aime,

Augustin

18 juillet 1982

Ma chère Natou,

Merci pour ta lettre, ça a l’air d’aller mieux, on dirait ! Tant mieux, je me faisais du souci pour toi.

Ne t’inquiète pas pour moi, tu me connais, je ne suis pas du genre à me lamenter. Je préfère aller de l’avant. Et c’est ce que je fais en ce moment.

Je suis allé mener ma petite enquête auprès des voisins. Mais personne n’a vu d’individu louche en compagnie de Jonathan ces derniers temps.

Alors, je suis allé voir les commerçants de la rue pour leur poser la même question, sans résultat non plus. Découragé, j’allais abandonner, quand j’ai remarqué une vieille boutique d’antiquités dans une ruelle adjacente. J’ai poussé la porte, et je me suis adressé au vieux bonhomme qui tenait le magasin. Il m’a raconté un peu sa vie. Il habitait seul avec son chat, au-dessus du magasin, et il aimait bien le soir, regarder dans la rue ce qui se passait, ça le distrayait. Il avait l’air content de parler à quelqu’un, il ne doit pas avoir souvent des clients ! Il m’a raconté toutes les allées et venues du voisinage, mais j’ai quand même appris quelque chose d’intéressant. Tous les vendredis, vers  23 heures, il avait remarqué deux  hommes se livrer à un étrange manège. L’un donnait quelque chose à l’autre, puis ils partaient chacun dans une direction différente. Il a pu me les décrire : l’un était grand, blond, cheveux courts, habillé de noir ; l’autre, d’après le portrait qu’il m’en a fait, devait être Jonathan.

Il m’a dit qu’il n’en avait pas parlé à la police, car il ne voulait pas d’ennuis. Pourquoi m’a-t-il raconté tout ça, alors ? Je ne sais pas, sans doute que je lui inspire confiance.

Demain , je pense aller à l’hôpital pour avoir des nouvelles de Jonathan.

Je t’embrasse très fort.

Augustin

20 juillet 1982

Ma chère Natou,

Je t’écris de nouveau car il s’est passé quelque chose hier. Je suis allé à l’hôpital comme je te l’ai écrit précédemment. J’ai vu le médecin, qui m’a dit que Jonathan était toujours inconscient, mais que son état s’améliorait. Il semblait plutôt optimiste, ce qui m’a réconforté.  Je sortais, lorsque j’ai croisé le blond en noir. J’ai fait demi-tour, et j’ai pris un café à la machine pour me donner une contenance pendant que je l’écoutais demander des nouvelles de Jonathan. Il voulait savoir dans quelle chambre il était et si on pouvait lui rendre visite. Comme on lui a refusé l’accès à la chambre, il est reparti. Alors, discrètement, je l’ai suivi.

Il est sorti de l’hôpital et a marché un moment dans la rue. Puis il est entré dans un bar et s’est assis à une table où un autre homme se tenait déjà. Ce dernier me semblait familier, je l’avais déjà vu quelque part sans parvenir à me rappeler  où. C’était un brun, à cheveux courts, avec une barbe de trois jours,  un jean et un t-shirt blanc. Je suis entré dans le bar, où il y avait du monde. Les deux hommes n’ont pas fait attention à moi. Je me suis installé pas très loin d’eux, j’ai commandé une bière et pris un journal. Un vrai détective privé ! Je crois que je vais changer de métier, en fait. Détective, c’est plutôt excitant. Ils parlaient  à voix basse, j’ai juste entendu « hôpital »,  « chambre 112 », « le supprimer ». J’ai compris avec effroi ce qu’ils projetaient de faire !

Un peu plus tard, ils sont sortis du bar et sont partis chacun de leur côté. Désemparé, je suis rentré chez moi. Je ne suis pas de taille à lutter contre ces deux lascars, le mieux serait de prévenir la police.

C’est ce que je m’apprêtais à faire lorsque j’ai trouvé dans mon courrier une lettre qui m’a intrigué. Une enveloppe non timbrée, avec juste mon nom sur l’enveloppe. Dedans, un simple message : « Si vous voulez savoir qui a agressé votre ami, rendez-vous ce soir 23 heures derrière la gare. ». Ça  sent l’entourloupe, cette histoire. J’hésite à y aller, mais je crois que la curiosité va l’emporter sur la prudence.

Je t’embrasse très fort.

Augustin

22 juillet 1982

Ma chère sœur,

J’espère que tu n’es pas trop affectée par les récents évènements. Tu  vas me détester quand tu vas apprendre mon rôle dans toute cette histoire. Mais je te dois des explications.

Je suis allé à ce rendez-vous ce fameux soir. Il y avait le type blond, son acolyte brun, et bien sûr, Fabrice. Tous trois m’attendaient avec la ferme intention de me couper définitivement l’envie  de fouiner dans leurs affaires. Ce qu’ils ignoraient,  c’est que plusieurs policiers étaient là aussi, planqués. Ils ont interpellé les trois lascars avant que ceux-ci n’aient pu mener leur projet à bien. Le lendemain, ils sont passés aux aveux : Fabrice et ses complices se livraient à un trafic de drogue et Jonathan en faisait partie. Tous les vendredis, il se faisait livrer des doses d’héroïne, qu’il devait revendre ensuite. Un jour, il a voulu arrêter tout ça et, comme il en savait trop sur le trafic, Fabrice a voulu l’éliminer.

Depuis longtemps, je me doutais que Fabrice trempait dans des histoires pas claires,  et mes soupçons se sont trouvés confirmés lorsque j’ai vu le comparse du blond au bar l’autre jour. Je l’avais déjà vu en compagnie de Fabrice.  J’ai fait exprès de ne pas être très discret pour qu’ils me remarquent, ce jour-là. En fait, depuis le début, je travaillais avec les policiers. Ce sont eux qui m’ont demandé si je pouvais servir d’appât, en quelque sorte.  Mes lettres servaient aussi à ça. Désolé de t’avoir manipulée, mais je savais que Fabrice lirait mes lettres. L’antiquaire n’existe pas, en réalité, c’était moi qui surveillais Jonathan, car je me doutais  de quelque chose et je voulais le protéger. Le rendez-vous aussi était faux, c’était un piège destiné à Fabrice.

Bien sûr, pour toi, c’est un coup dur, mais je pense que c’est surtout une délivrance, car Fabrice ne devait pas être tendre tous les jours, je me trompe ? J’espère que tu trouveras quelqu’un de bien, tu le mérites.

Affectueusement ,

Augustin

Véronique Desboeufs