Nouvelle à chute : « Guérilla » par Eric Blanc

Guérilla

Je touche quasiment au but. L’immeuble est juste devant moi. A peine soixante mètres à parcourir et ma mission sera accomplie. En attendant, je reste assis quelques minutes derrière cette épave de voiture calcinée. Parce que quand je traverserai ces putains de soixante mètres entre la bagnole et l’entrée du bâtiment, je serai dans la ligne de mire de trois snipers postés à des endroits bien identifiés, certes, mais très stratégiques aussi. Je serai complètement à découvert et dans une position aussi confortable qu’un gnou traversant une rivière ambiance Ibiza pour alligators. Alors, je reprends mon souffle parce qu’il faudra courir vite, très vite, et que là, je suis complètement naze vu que je survis depuis deux heures dans cette putain de ville en ruine. Je jette un coup d’œil rapide à mon chargeur. Plus que dix balles, fait chier ! Merde !

De l’autre côté de la rue, un peu plus loin, j’aperçois Buck. Ça fait plaisir. Je croyais qu’il était touché mais il a l’air en bonne forme. Nous échangeons des signes pour communiquer. Hors de question de parler à voix haute, les autres pourraient nous entendre et le semblant de plan qu’on essaie de monter serait complètement ruiné. Buck est planqué derrière un tas de gravats. Je comprends qu’il a plus de balles que moi. Ce sera donc bien moi qui courrai et lui qui me couvrira. Bordel ! Bordel, bordel ! Il me fait signe que tous ceux de notre groupe ont été éliminés un par un, pas la peine d’espérer des renforts.

Bref, je suis crevé, j’ai chaud, mon casque et mon arme pèsent une tonne et mon sac me brûle le dos. Et en plus de ça, il va falloir que je m’expose aux tirs de prédateurs nés, trop ravis d’avoir l’occasion de faire un beau carton. J’essaie de calmer mon rythme cardiaque, je bois un peu, et avale deux sucres. Je fais signe à Buck que je m’apprête à y aller. Pour ce qui est de calmer le rythme cardiaque, c’est complètement raté. Je regarde mon équipier, il est prêt, il m’attend, concentré, il sait exactement ce qu’il a à faire. Pour faire court, j’ai entièrement confiance en lui. Les autres, en face, savent qu’on est deux et que l’un de nous va entrer dans l’immeuble mais ils ne savent pas lequel. On va donc créer la confusion, bouger de manière erratique, mais tout en connaissant parfaitement notre rôle et notre objectif. C’est notre seule chance. Si l’un de nous deux était touché, l’autre serait le dernier espoir de réussite. Et la mission, c’est la seule chose qui compte. Nous ne sommes que des soldats, des pions au service de la mission. Nous le savons et nous l’acceptons.

Je referme mon sac, empoigne mon arme et durcis mon visage. Je ne regarde même pas Buck, on n’a plus besoin de se parler ni même de se regarder. On se comprend, on se connaît depuis si longtemps. Et c’est parti ! Je me lève d’un bond et commence à courir en zigzag vers l’entrée de l’immeuble pendant que Buck fait de même en direction de la voiture, pour se rapprocher un peu. Il envoie une rafale de balles pendant sa course. J’ai eu le temps de bien repérer deux ennemis assez proches. Comme prévu, on nous tire dessus. Ils arrosent drôlement fort, ils sont donc loin d’être à court de munitions. Nous ne sommes pas faciles à atteindre car nous ne courons pas en ligne droite. Ça a le mérite de déplacer le curseur chance un peu de notre côté. Je vois des impacts de balles éclater à deux mètres, un mètre de mes pieds, parfois moins. Mais là, je n’ai plus peur, dix secondes plus tôt c’était le cas, mais plus maintenant. L’adrénaline.

Je continue mes zigzags pour les embrouiller ces enfoirés. Tirez les mecs, tirez ! J’ai plus de jambes que vous n’avez de balles, y’a rien à faire, je suis au-dessus aujourd’hui. Fatiguez-vous, énervez-vous, moi je tiendrai bon, vous pouvez en être sûrs. Après, dans l’immeuble, j’aurai un net avantage au corps-à-corps, vous le savez et ça vous fait flipper, bande de cons !

Mais là, les embrouilles s’enchaînent. Alors que je suis quasiment dans l’immeuble, Buck, qui me couvrait, qui tirait juste et précis pour emmerder les autres au maximum, pousse un cri horrible. Je comprends qu’il est touché. Il a déconné, mais ça, ce n’est pas grave, c’est le jeu. Ce qui est grave, c’est qu’au lieu de continuer d’avancer malgré ça, je me suis retourné pour voir. Il a fallu que je me retourne, bordel de merde ! Et quand on se retourne, on ne court plus, espèce de gland ! Erreur, sanction. Dans la foulée, quatre balles m’atteignent à la tête, à l’abdomen et aux jambes, à cinq mètres de l’entrée de l’immeuble.

De rage, je pousse le plus grand cri de colère qu’il m’eût été donné de pousser jusqu’à maintenant. Par ma connerie sans nom, je fais perdre à mon équipe les championnats du monde de paint-ball, en finale, pour la troisième année consécutive.

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One response to “Nouvelle à chute : « Guérilla » par Eric Blanc

  • Aurélie Fischer

    Elle est pas mal la chute, on la voit pas du tout, mais alors pas du tout nous tomber sur le coin de la figure!

    On croit suivre un soldat dans une de ces nombreuses batailles qui agitent le globe, une de ces batailles où des hommes meurent pour d’autres.

    J’ai bien ri en tous cas!
    Merci Eric!

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