Nouvelle à chute : « Passer à la caisse » par F. Torlan

Passer à la caisse

Assise sur le banc de l’entrée, Josie se prépare. Elle enfile ses bas sur des jambes sillonnées de varices. Elle se penche lentement pour attraper ses souliers et sort son vieux chausse-pieds terni d’un tiroir pour y faire entrer ses pieds gonflés. Elle enfile sa veste bleu marine et se regarde dans le miroir pour la boutonner. Un geste pour se recoiffer, un petit soupir … Elle passe ses mains sur son visage ridé. Elle ajuste un foulard sur ses cheveux et le noue sous son menton. Elle range une paire de gants dans son sac à main et tire son caddie derrière elle. Un petit coup d’oeil sur la photos de ses petits enfants avant de sortir …

Elle se rend toujours au supermarché à pied. Il ne lui faut qu’une demi-heure en longeant la voie rapide. A cette heure matinale, la circulation est au ralenti. Elle marche d’un pas rapide. Josie n’est pas du genre à flâner. Elle n’a jamais eu de temps pour la promenade dans sa vie. Elle a toujours travaillé dur. Elle était femme de ménage jusqu’à l’année dernière. Mais la société Toucleen l’a remerciée. Il était temps de prendre sa retraite, paraît-il.

En arrivant là-bas, Josie a, comme chaque fois, ce petit frisson du matin de Noël. Devant cette profusion de marchandises, elle ne sait pas où donner de la tête. De son temps, tout cela n’existait pas. Si sa mère était encore là pour voir ça !

Josie s’approche d’abord doucement sans oser toucher à quoi que ce soit. Elle observe, en se demandant ce dont elle a vraiment besoin. Elle enfile sa paire de gants délicatement et commence sa cueillette. Une salade verte, un sac de pommes, une botte de poireaux… Elle imagine déjà les bons petits plats qu’elle va en faire. Un paquet de lessive, du dentifrice, des pâtes, des tomates en boîte, une tablette de chocolat pour les petits… Voilà, cela devrait suffire pour la semaine. Elle s’apprête à reprendre raisonnablement le chemin de la sortie. Mais sa raison s’envole.

Brusquement, Josie est prise d’une frénésie. Et si, elle aussi, ramenait plus que ce dont elle a besoin. Elle fait demi-tour et cette fois, sans complexe, elle amasse, entasse, bourre son caddie, ses poches, ses bras, sans plus même y réfléchir.

Elle attrape tout ce qu’il lui tombe sous la main : des piles, une casserole, un grand sac de plage – chouette ! quelque chose de plus à remplir … Un cahier de mot croisés, un lot de vingt croissants, dix-huit tranches de jambon, un dictionnaire franco-anglais, deux pizzas surgelées, six paquets de biscuits chocolatés…  Alors que tous ses sacs sont pleins, Josie s’aperçoit qu’elle ne pourra plus rien emporter d’autre. Mais elle ne peut plus s’arrêter : il lui faut consommer. Elle ouvre un paquet de chips et en attrape un grosse poignée. Et comme elle ne l’a jamais fait, elle remplit tellement sa bouche qu’elle ne peut pas mâcher sans en faire déborder. Et ça la fait rire. Soudain toutes ces privations, toutes ces fins de mois déplumées pour payer les factures semblent se combler de chocolat, de biscuits salés et de vernis à paillettes…

Un aboiement approchant sort soudain Josie de sa folie. Elle a beaucoup trop tardé. Le vigile l’a repérée. Précipitamment, elle récupère ses affaires et laisse tomber derrière elle le paquet de chips entamé. Elle espère encore pouvoir s’échapper mais au bout de l’allée, elle tombe nez à nez avec un petit homme dégarni habillé aux couleurs du magasin. Josie s’arrête suffisamment près de lui pour lire l’étiquette étincelant sur sa poitrine : « J. Raffard, Manager ».

Ce dernier  s’adresse à elle d’une voix grinçante et singulièrement haut perchée : « Alors, c’est toi la clodo qui fout le bordel dans mes poubelles tous les vendredis. Maurice ! » Le vigile, colosse à la peau noire et aux yeux doux de petit garçon, apparaît au bout de la laisse de son énorme chien muselé.

« Oui, Monsieur Raffard.»

« Procède à la dénaturation. Et n’oublie pas les sacs de la vieille »

Lentement, Maurice prend les provisions des mains de Josie. Les yeux plein de larmes, elle le regarde tout replacer dans les bennes. Puis, répondant docilement aux ordres de J. Raffard, Manager, Maurice asperge le tout d’eau de Javel.

F. Torlan

Nouvelle écrite lors de l’atelier sur la nouvelle à chute.

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