Archives mensuelles : août 2012

Nouvelle à chute : « Guérilla » par Eric Blanc

Guérilla

Je touche quasiment au but. L’immeuble est juste devant moi. A peine soixante mètres à parcourir et ma mission sera accomplie. En attendant, je reste assis quelques minutes derrière cette épave de voiture calcinée. Parce que quand je traverserai ces putains de soixante mètres entre la bagnole et l’entrée du bâtiment, je serai dans la ligne de mire de trois snipers postés à des endroits bien identifiés, certes, mais très stratégiques aussi. Je serai complètement à découvert et dans une position aussi confortable qu’un gnou traversant une rivière ambiance Ibiza pour alligators. Alors, je reprends mon souffle parce qu’il faudra courir vite, très vite, et que là, je suis complètement naze vu que je survis depuis deux heures dans cette putain de ville en ruine. Je jette un coup d’œil rapide à mon chargeur. Plus que dix balles, fait chier ! Merde !

De l’autre côté de la rue, un peu plus loin, j’aperçois Buck. Ça fait plaisir. Je croyais qu’il était touché mais il a l’air en bonne forme. Nous échangeons des signes pour communiquer. Hors de question de parler à voix haute, les autres pourraient nous entendre et le semblant de plan qu’on essaie de monter serait complètement ruiné. Buck est planqué derrière un tas de gravats. Je comprends qu’il a plus de balles que moi. Ce sera donc bien moi qui courrai et lui qui me couvrira. Bordel ! Bordel, bordel ! Il me fait signe que tous ceux de notre groupe ont été éliminés un par un, pas la peine d’espérer des renforts.

Bref, je suis crevé, j’ai chaud, mon casque et mon arme pèsent une tonne et mon sac me brûle le dos. Et en plus de ça, il va falloir que je m’expose aux tirs de prédateurs nés, trop ravis d’avoir l’occasion de faire un beau carton. J’essaie de calmer mon rythme cardiaque, je bois un peu, et avale deux sucres. Je fais signe à Buck que je m’apprête à y aller. Pour ce qui est de calmer le rythme cardiaque, c’est complètement raté. Je regarde mon équipier, il est prêt, il m’attend, concentré, il sait exactement ce qu’il a à faire. Pour faire court, j’ai entièrement confiance en lui. Les autres, en face, savent qu’on est deux et que l’un de nous va entrer dans l’immeuble mais ils ne savent pas lequel. On va donc créer la confusion, bouger de manière erratique, mais tout en connaissant parfaitement notre rôle et notre objectif. C’est notre seule chance. Si l’un de nous deux était touché, l’autre serait le dernier espoir de réussite. Et la mission, c’est la seule chose qui compte. Nous ne sommes que des soldats, des pions au service de la mission. Nous le savons et nous l’acceptons.

Je referme mon sac, empoigne mon arme et durcis mon visage. Je ne regarde même pas Buck, on n’a plus besoin de se parler ni même de se regarder. On se comprend, on se connaît depuis si longtemps. Et c’est parti ! Je me lève d’un bond et commence à courir en zigzag vers l’entrée de l’immeuble pendant que Buck fait de même en direction de la voiture, pour se rapprocher un peu. Il envoie une rafale de balles pendant sa course. J’ai eu le temps de bien repérer deux ennemis assez proches. Comme prévu, on nous tire dessus. Ils arrosent drôlement fort, ils sont donc loin d’être à court de munitions. Nous ne sommes pas faciles à atteindre car nous ne courons pas en ligne droite. Ça a le mérite de déplacer le curseur chance un peu de notre côté. Je vois des impacts de balles éclater à deux mètres, un mètre de mes pieds, parfois moins. Mais là, je n’ai plus peur, dix secondes plus tôt c’était le cas, mais plus maintenant. L’adrénaline.

Je continue mes zigzags pour les embrouiller ces enfoirés. Tirez les mecs, tirez ! J’ai plus de jambes que vous n’avez de balles, y’a rien à faire, je suis au-dessus aujourd’hui. Fatiguez-vous, énervez-vous, moi je tiendrai bon, vous pouvez en être sûrs. Après, dans l’immeuble, j’aurai un net avantage au corps-à-corps, vous le savez et ça vous fait flipper, bande de cons !

Mais là, les embrouilles s’enchaînent. Alors que je suis quasiment dans l’immeuble, Buck, qui me couvrait, qui tirait juste et précis pour emmerder les autres au maximum, pousse un cri horrible. Je comprends qu’il est touché. Il a déconné, mais ça, ce n’est pas grave, c’est le jeu. Ce qui est grave, c’est qu’au lieu de continuer d’avancer malgré ça, je me suis retourné pour voir. Il a fallu que je me retourne, bordel de merde ! Et quand on se retourne, on ne court plus, espèce de gland ! Erreur, sanction. Dans la foulée, quatre balles m’atteignent à la tête, à l’abdomen et aux jambes, à cinq mètres de l’entrée de l’immeuble.

De rage, je pousse le plus grand cri de colère qu’il m’eût été donné de pousser jusqu’à maintenant. Par ma connerie sans nom, je fais perdre à mon équipe les championnats du monde de paint-ball, en finale, pour la troisième année consécutive.


Nouvelle vampirique : « Teddy » par Vincent Zochowski

Teddy

Oui, Teddy, c’est banal comme nom pour un ours en peluche, un gentil petit ours blanc, reçu pour mes quatre ans, avec une légère entaille à la base du cou, comme s’il avait été malencontreusement déchiré par une mâchoire. Je le retrouvai un matin au pied de mon lit avec deux petits points au bas de ses yeux, des larmes d’ursidé. C’était mon doudou et plus le temps passait, plus sa blessure s’élargissait à lui en faire perdre la tête. En secret, mon pauvre ours pleurait de douleur, j’en étais certain.

Par la suite, Aristide, mon hamster, présenta les même symptômes, de petits points à la base du cou, et quelques cris de douleur ou de contentement, je ne m’en souviens plus exactement… Tous les animaux dont je fus le propriétaire eurent beaucoup de mal avec moi, pourtant, je les aimais bien, moi, ces bêtes. Je voulais devenir un grand vétérinaire, un médecin reconnu pour soigner tous les ours en peluche et les hamsters blessés au cou. Maman me réprimandait : « Ne me dis pas cela, mon petit ».

Miette en avait de la chance de m’avoir comme ami. Je le lui répétais toujours et pourtant elle ne me croyait guère. A huit ans, elle ne connaissait rien à l’amitié. Quelle sotte !! Je voulus une fois l’embrasser dans le cou, et en un instant elle me repoussa en me criant un « Dégage ! » qui résonne encore à mes oreilles. Quelle sotte !! Je ne voulais que l’embrasser, mais en me repoussant une goutte de son sang, provenant d’une coupure à la joue, vint se poser sur ma langue et son goût me procura le plaisir que l’on éprouve après avoir croqué dans un fruit bien juteux et sucré. Quelle sotte ! C’est la dernière fois, que Miette vint me voir, deux jours avant de mourir d’une étrange hémorragie… Quelle sotte ! J’en pleurai.

Tout commença vraiment le jour où Mme Noireux, l’ infirmière de l’ école, convoqua mes parents pour leur dire son étonnement quant à la croissance étrange de mes deux canines. Mes parents, Leo et Louise, s’amusèrent comme des enfants à lui dire que mon grand-père habitait un château en Roumanie. Madame Noireux vexée, s’en remit à un problème dentaire fréquent chez les adolescents de quinze ans. La croissance, qu’elle disait, la croissance, si elle avait su !

J’étais encore un éternel adolescent à l’aube de mes trente ans. Virginie, n’en croyait pas ses yeux. Une adepte du piercing comme elle se trouva charmée de ces deux petits points sanguinolents à la base du cou et me redemanda aussitôt, par la même petite morsure, de reproduire le même de l’autre coté. Elle était sublime dans sa robe de chair, allongée sur le ventre, la rondeur de ses courbes me déséquilibrait, et sans aucune mesure, je décidai de goûter à ce sombre délice. Elle fut merveilleuse, Virginie, onctueuse, agréable à souhait. Je sortis, heureux, de la chambre la laissant là, toujours allongée sur la couverture. Elle hoqueta soudainement et un filet de sang apparut à la commissure de ses lèvres bleues. Assis sur l’ oreiller, du haut de ses trente centimètres, Teddy la fixait de ses yeux de verres.

Vincent Zochowski

Nouvelle inspirée de La petite fille qui mordait ses poupées (Gudule), atelier sur l’écriture vampirique.


Nouvelle d’épouvante inspirée d’une légende bretonne : « Violaine » par Bastienne K

Violaine (librement inspirée de « La mariée de Trécesson »)

Cette nuit-là comme toutes les autres, je me livrai à ma ronde, non loin du château de Trécesson en Brocéliande. La silhouette du fort apparaissait quasiment effacée par le brouillard de ma Bretagne natale. Dans ma tournée, je vérifiais toujours que la porte de la chapelle était verrouillée du lourd cadenas derrière lequel l’autel des filles à marier accueille chaque jour tant de supplications et de pleurs, de pères, de mères et de vierges désespérées.

Un reliquaire, noirci d’être touché par des doigts impatients, abritait un petit morceau de voile autrefois blanc et des morceaux de fleurs d’oranger, à présent sèches, comme la terre qui portait mes pas dans l’ombre… Il était bien trop tôt pour que la rosée du matin vienne chatouiller le bout de mes pieds délicatement chaussés de satin. C’est alors que j’entendis des pleurs qui semblaient provenir de l’intérieur de la chapelle, je m’y faufilai aussitôt.

« Pourquoi suis-je enfermée ici ? J’ai si peur ! En cet endroit, je fuis le choix de mes parents, de me marier à ce riche marchand, que je n’aime pas et ne saurai jamais aimer. Ma mère m’a obligée à toucher les reliques de cette pauvre fille qui fut enterrée vivante par ses frères pour avoir voulu épouser un de leurs ennemis. Je suis persuadée que cette chapelle me portera malheur comme à cette mariée, qui, dit-on, hante les abords du château dans ses habits de noces. Qui sait, ces tristes reliques me feront peut-être aimer celui dont je ne veux point ? Ou me feront-elles sur le champ mourir de chagrin ? ».

Pour la première fois en des siècles, une autre que moi semblait comprendre. Je décidai de rester dans l’ombre à l’écouter, derrière un des piliers de la chapelle. « J’ai entendu un bruit de chaînes, ne suis-je plus seule ici ? Ou peut-être le froid des murs de cette chapelle m’est-il monté à la tête, comme si l’esprit du mal commençait à l’envahir ? Si je brisais les reliques, les portes de cette chapelle s’ouvriraient-elles pour me laisser la liberté ? ».

La jeune fille se saisit du reliquaire, si lourd qu’elle tomba assise sur le sol et que le coffret ne se brisa guère. Je m’étais postée derrière elle à son insu, empêchant sa tête d’aller cogner les dalles de la chapelle et de se vider de son sang et de sa cervelle.

« La mort m’aurait-elle gagnée car je sens un vent glacial dans mon dos ? ».

« Non petite, vous n’êtes plus seule, je vous protège. »

« Mais qui êtes-vous ? » La pauvre enfant me tournait toujours le dos, tremblant dans sa robe de laine grise.

« Si je savais, chère enfant, quel visage j’ai après toutes ces années… »

«Une robe blanche déchirée, des souliers de satin si fins, un visage angélique maculé de terre, que Dieu ait pitié !» La jeune fille tomba morte à mes pieds avant de terminer sa phrase. Je quittai la chapelle bien penaude car j’aurais tant aimé devenir son amie. Cela faisait si longtemps que je n’avais pu m’entretenir avec le monde des vivants.

La nuit suivante, alors que j’errais non loin du château, j’entendis une voix qui ne me sembla pas inconnu. Une ombre frêle vêtue de gris se leva de dessous les herbes du cimetière de la chapelle. « Je m’appelle Violaine et, infortunée mariée, tu ne seras plus seule lors de tes promenades nocturnes… ». Je sursautai d’étonnement avant de lui tendre, en gage d’affection, ma main osseuse gantée de blanc.

Bastienne K

Texte écrit lors de l’atelier d’écriture d’épouvante.


Nouvelle à chute : « Passer à la caisse » par F. Torlan

Passer à la caisse

Assise sur le banc de l’entrée, Josie se prépare. Elle enfile ses bas sur des jambes sillonnées de varices. Elle se penche lentement pour attraper ses souliers et sort son vieux chausse-pieds terni d’un tiroir pour y faire entrer ses pieds gonflés. Elle enfile sa veste bleu marine et se regarde dans le miroir pour la boutonner. Un geste pour se recoiffer, un petit soupir … Elle passe ses mains sur son visage ridé. Elle ajuste un foulard sur ses cheveux et le noue sous son menton. Elle range une paire de gants dans son sac à main et tire son caddie derrière elle. Un petit coup d’oeil sur la photos de ses petits enfants avant de sortir …

Elle se rend toujours au supermarché à pied. Il ne lui faut qu’une demi-heure en longeant la voie rapide. A cette heure matinale, la circulation est au ralenti. Elle marche d’un pas rapide. Josie n’est pas du genre à flâner. Elle n’a jamais eu de temps pour la promenade dans sa vie. Elle a toujours travaillé dur. Elle était femme de ménage jusqu’à l’année dernière. Mais la société Toucleen l’a remerciée. Il était temps de prendre sa retraite, paraît-il.

En arrivant là-bas, Josie a, comme chaque fois, ce petit frisson du matin de Noël. Devant cette profusion de marchandises, elle ne sait pas où donner de la tête. De son temps, tout cela n’existait pas. Si sa mère était encore là pour voir ça !

Josie s’approche d’abord doucement sans oser toucher à quoi que ce soit. Elle observe, en se demandant ce dont elle a vraiment besoin. Elle enfile sa paire de gants délicatement et commence sa cueillette. Une salade verte, un sac de pommes, une botte de poireaux… Elle imagine déjà les bons petits plats qu’elle va en faire. Un paquet de lessive, du dentifrice, des pâtes, des tomates en boîte, une tablette de chocolat pour les petits… Voilà, cela devrait suffire pour la semaine. Elle s’apprête à reprendre raisonnablement le chemin de la sortie. Mais sa raison s’envole.

Brusquement, Josie est prise d’une frénésie. Et si, elle aussi, ramenait plus que ce dont elle a besoin. Elle fait demi-tour et cette fois, sans complexe, elle amasse, entasse, bourre son caddie, ses poches, ses bras, sans plus même y réfléchir.

Elle attrape tout ce qu’il lui tombe sous la main : des piles, une casserole, un grand sac de plage – chouette ! quelque chose de plus à remplir … Un cahier de mot croisés, un lot de vingt croissants, dix-huit tranches de jambon, un dictionnaire franco-anglais, deux pizzas surgelées, six paquets de biscuits chocolatés…  Alors que tous ses sacs sont pleins, Josie s’aperçoit qu’elle ne pourra plus rien emporter d’autre. Mais elle ne peut plus s’arrêter : il lui faut consommer. Elle ouvre un paquet de chips et en attrape un grosse poignée. Et comme elle ne l’a jamais fait, elle remplit tellement sa bouche qu’elle ne peut pas mâcher sans en faire déborder. Et ça la fait rire. Soudain toutes ces privations, toutes ces fins de mois déplumées pour payer les factures semblent se combler de chocolat, de biscuits salés et de vernis à paillettes…

Un aboiement approchant sort soudain Josie de sa folie. Elle a beaucoup trop tardé. Le vigile l’a repérée. Précipitamment, elle récupère ses affaires et laisse tomber derrière elle le paquet de chips entamé. Elle espère encore pouvoir s’échapper mais au bout de l’allée, elle tombe nez à nez avec un petit homme dégarni habillé aux couleurs du magasin. Josie s’arrête suffisamment près de lui pour lire l’étiquette étincelant sur sa poitrine : « J. Raffard, Manager ».

Ce dernier  s’adresse à elle d’une voix grinçante et singulièrement haut perchée : « Alors, c’est toi la clodo qui fout le bordel dans mes poubelles tous les vendredis. Maurice ! » Le vigile, colosse à la peau noire et aux yeux doux de petit garçon, apparaît au bout de la laisse de son énorme chien muselé.

« Oui, Monsieur Raffard.»

« Procède à la dénaturation. Et n’oublie pas les sacs de la vieille »

Lentement, Maurice prend les provisions des mains de Josie. Les yeux plein de larmes, elle le regarde tout replacer dans les bennes. Puis, répondant docilement aux ordres de J. Raffard, Manager, Maurice asperge le tout d’eau de Javel.

F. Torlan

Nouvelle écrite lors de l’atelier sur la nouvelle à chute.