Microfiction : « Ca roule » par Vincent Zochowski

AVERTISSEMENT : les textes publiés sur ce blog et inspirés des Microfictions de Régis Jauffret peuvent heurter les sensibilités. Les propos et les actes tenus par les personnages ne reflètent en rien l’opinion propre des auteurs.

En gras dans la « microfiction », le début et la fin imposés, tirés de Gaieté de moineau. Cet exercice d’écriture est suggéré par Sébastien Onze dans l’ouvrage 150 défis d’écriture (Mango).

Gaieté de moineau

Je t’ai aimée parce que tu étais belle, intelligente, et d’une gaieté de moineau qui me rendait heureux.

Je traînais mes guêtres ou plutôt mes roues, dans ce lieu, tout de blanc peint, du sol au plafond. Même les hommes et femmes  qui nous soignaient étaient de blanc vêtus.

Je t’ai rencontré seule, larmoyante dans ce couloir froid, assise sur ton fauteuil dernier cri, un modèle qui ferait rêver un pro du tuning. Tu aurais pu faire des compétitions, des courses, pourquoi pas ? Le seul problème pour toi  était  tes membres : un seul bras pour  équilibrer ce corps si frêle.

Cela faisait déjà six mois que l’on m’avait accueilli, après ce terrible incendie qui avait coûté la vie à ma femme et mes deux enfants. J’en étais ressorti avec, sur la peau, des morceaux de tissu brûlé qui me faisaient atrocement mal.

Ah j’oubliais ! ! Je n’avais plus ni jambes, ni oreilles ; tous quatre partis dans ces flammes infernales.

Mais je suis en vie. En vie ou envie ? De quoi peut-on avoir besoin quand on ressemble plus à Quasimodo qu’à George Clooney ? Je suis un rien bancal, un amas de peau sur un corps de martyr. Je les vois, tous ces regards qui se tournent vers moi quand je les double  en roulant. Eh  oui !! Je ne marche plus, je roule.

C’est comme ça que je t’ai rencontrée, au détour d’un couloir, un accident de fauteuil. Voyez-vous ça !

Tu devais avoir 19 ou 20 ans ; tu étais belle ou du moins devais l’avoir été. Malgré l’absence de tes membres, je te croisais, un regard, un petit clin d’ œil au passage, un geste de mon moignon pour te saluer et j’étais heureux pour la journée. J’aimais te faire rire. Entre estropiés on se comprenait. Mais voilà, un autre roulant tournait autour de toi, un tétra comme on les appelle, un handicapé avec tous ses membres, inertes certes mais entier, lui ! !

Vous rouliez souvent ensemble : je vous ai même vus un jour  vous prendre la main. Yvonne  l’infirmière en chef m’a dit qu’ un jour vous aviez partagé la chambre. Mon sang n’a fait qu’un tour, tout comme mes roues. Je t’imaginais caressant son corps inerte. Mais pourquoi ?  Il ne peut rien ressentir lui, moi si. Moi, je peux frissonner, vibrer, m’exciter, pas lui. Mon corps est laid mais vivant, pas le sien.

Je ne t’aime plus, traîtresse, je t’ai même un jour crevé les roues de ton véhicule. Tu me réponds en me crachant dessus, vilaine. Je suis jaloux à en crever : tu ne m’appartiens plus. Et à ce bêta de tétra non plus, agacé par mes agissements qui l’ont fait te quitter. Aujourd’hui, je sais que tu m’en veux…

Quand nous nous croisons dans les couloirs du centre de rééducation, nous regrettons que nos jambes soient mortes et nous interdisent de pouvoir nous sauter au cou pour nous étrangler.

Vincent Zochowski

Lire le détail de l’atelier « Microfictions ».

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