Archives mensuelles : juillet 2012

Microfiction : « Un festin » par Sabrina Gheroui

      AVERTISSEMENT : les textes publiés sur ce blog et inspirés des Microfictions de Régis Jauffret peuvent heurter les sensibilités. Les propos et les actes tenus par les personnages ne reflètent en rien l’opinion propre des auteurs.

En gras dans la “microfiction”, le début et la fin imposés, extraits de Devant les enfants. Cet exercice d’écriture est suggéré par Sébastien Onze dans l’ouvrage 150 défis d’écriture (Mango).

Un festin

Les soldats sont arrivés chez nous dans l’après-midi. Ils ont torturé Mathias devant les enfants. Pendant ce temps, ils m’ont obligée à faire cuire du saumon.

Deux d’entre eux, continuèrent de dépecer Mathias. L’un ayant pris la casserole d’eau bouillante et se félicitant de décoller la peau de son avant-bras. L’autre préférant utiliser le fer à repasser sur ses jambes.

Dès que Mathias montrait des signes d’évanouissement, ils lui jetaient de l’eau glacée versée d’une bassine placée à proximité. Et cela, toujours devant les enfants à qui ils imposèrent leur barbarie.

Le troisième prit le morceau de saumon qu’il coupa en deux puis disposa les morceaux dans deux assiettes. Il me ligota à nouveau à une chaise située à côté des enfants qui avaient ordre de regarder le spectacle horrible de leur père agonisant.

Il déposa les assiettes devant les enfants, leur intimant l’ordre de manger.

Dans un premier temps, ils refusèrent d’obtempérer mais le troisième homme comme je l’appelle, les menaça d’enlever une à une les dents de leur père et cela devant eux.

Mon aîné, sortit un cri de rage avant de se décider à prendre un morceau de saumon au niveau du ventre du poisson.

Et, à ce moment là, le troisième homme fit un signe aux deux autres, qui ouvrirent le ventre de Mathias.

Toujours devant les enfants.

C’est là que je compris avec horreur, que mes enfants allaient devoir contre leur gré prendre part à ce jeu macabre.

Le troisième homme obligea mon cadet à manger lui aussi son poisson. Il prit alors la cruelle décision de s’attaquer à l’extrémité du saumon.

Et avec un réel plaisir, le troisième homme ordonna qu’on coupât le sexe de Mathias.

Quand il ne resta que la tête dans l’assiette des enfants, Mathias ressemblait à un cadavre dont l’autopsie avait été réalisée par des étudiants en médecine.

Des garrots avaient été posés puis il avait été démembré.

Encore devant les enfants.

Le troisième homme se mit à observer les enfants.

Tout le monde comprenait que la situation avait pris un nouveau tournant.

Les enfants pleuraient.

Ce moment, je ne pourrai jamais l’oublier. Je me suis évanouie à l’instant où des jets de sang sortirent de ses yeux.

Et depuis, chaque année à la même date, je ne peux cacher mon chagrin, mon effroi et ma colère. C’est la seule exception à ma douleur.

J’ai survécu, j’ai dû reprendre une vie des plus normales. Car je me suis fait la promesse de ne jamais craquer.

« Pas devant les enfants ! »

Ce jour là, j’ai perdu mon mari, mon confident, mon guide, ma vie… Mais pour les enfants, j’ai dû rester forte. Fuir… loin et tout recommencer.

Et depuis, je nettoie les parties communes de votre immeuble. Vous ne pouvez pas savoir à quel point je m’en veux de ne pas pleurer jour et nuit.

Sabrina Gheroui

Nouvelle écrite lors de l’atelier “Microfictions”.


Nouvelle à chute : « Premier rendez-vous » par Eric Blanc

Premier rendez-vous

Depuis que Maman est morte, je me sens très seul. C’est normal, nous avions toujours vécu ensemble : elle s’occupait de moi et moi, d’elle. Depuis la mort de Papa, emporté par une longue maladie quand j’avais huit ans, c’était un peu moi l’homme de la famille. Maman était toujours de bon conseil, elle savait me dire comment me comporter, à quoi faire attention et qui fréquenter. Elle me disait notamment de méfier des femmes. « Elles te prendront tout ! » répétait-elle. Seulement, maintenant que maman n’est plus avec moi, je ressens comme un manque. Je me suis donc décidé à chercher quelqu’un.

Je n’ai jamais été très à l’aise avec les femmes, ni avec les gens en général ; d’ailleurs, je ne sais pas comment m’y prendre. Alors, j’ai entrepris mes recherches grâce à internet. Il m’a fallu un peu de temps pour me familiariser avec tous ces sites spécialisés. Et puis, je pense être quelqu’un d’exigeant, le choix n’a pas été simple. Mais finalement, je pense avoir trouvé la bonne personne. Elle s’appelle Roxane et elle a l’air très jolie. Sur les photos du site de rencontres, elle me paraissait beaucoup moins vulgaire que la plupart des autres femmes, mais c’est vrai que je suis plutôt du genre classique. La seule chose qui me chagrine un peu, c’est qu’elle a vingt-quatre ans, et que j’en ai le double. Néanmoins, elle a accepté de me rencontrer et elle arrivera chez moi dans quelques minutes.

Je n’ai jamais eu de rendez-vous avec une femme et je me suis posé beaucoup de questions sur la manière de faire. J’ai déjà passé du temps à nettoyer et à ranger mon appartement. Il y avait de la poussière partout et les napperons en dentelle sur la table de salle à manger étaient jaunis. J’ai aussi réorganisé les bibelots pour mieux les mettre en valeur. Il y en tellement, Maman les aimait énormément, surtout les bronzes. Je me suis ensuite lavé et rasé consciencieusement, cela va de soi, mais je n’ai pas mis d’après-rasage, je trouve que ça fait prétentieux. En revanche, je me suis permis un peu d’eau de Cologne. J’ai toujours eu le droit d’en mettre pour les grandes occasions, je suppose que son premier rendez-vous avec une femme doit être l’une de ces grandes occasions. Vint ensuite le choix de mes vêtements. J’ai pensé choisir une tenue élégante mais pas trop stricte quand même. J’ai finalement opté pour quelque chose d’assez joyeux mais qui ne soit trop fantaisiste : ma chemise de soie rouge et la jolie veste à carreaux de Papa. Maman répétait sans cesse qu’elle m’allait mieux qu’à Papa. J’ai préféré ne pas mettre de cravate, c’est plus décontracté et cela m’aurait encore plus vieilli.

J’ai préparé une bouilloire d’eau pour faire du thé, si elle en demande, et des petits gâteaux aussi, des beurrés nantais. Je pense que ça ira, tout le monde aime les beurrés nantais. Il n’y a que la question de la musique qui me pose vraiment problème. Les gens de son âge aiment écouter de la musique mais je n’en ai pas chez moi. Maman disait toujours que la musique pervertit l’esprit. Je ne sais pas si cela est vrai mais toujours est-il que je n’ai pas un seul disque. Tant pis, mais cela risque de rendre l’ambiance un peu austère.

Voilà, je suis prêt. Je suis sûr que si Maman me voyait, elle ne serait pas très fière de moi. Mais, à un moment donné, je pense qu’il faut essayer de relativiser l’éducation que l’on a reçue. Si tu m’entends, pardonne-moi, Maman.

Il est seize heures, l’heure convenue pour notre rendez-vous, et je l’attends assis sur le canapé du salon, sans rien faire. Je n’ai pas envie d’allumer la télévision pour patienter. De toute façon, je n’arriverai pas à me concentrer sur la moindre émission. On sonne à la porte, elle est à l’heure, c’est une qualité que j’apprécie. Mon cœur bat un peu plus fort, il faut que j’essaie de faire bonne figure. J’ouvre.

– Bonjour mademoiselle.

– Salut! Mais dis donc, t’es élégant comme tout!

– M… merci. Voulez-vous un peu de thé?

– Non, t’es gentil mais j’ai encore deux autres clients après toi. Tu peux mettre le fric sur la petite table dans l’entrée maintenant, s’il te plaît ? Tu préfères qu’on le fasse dans le salon ou dans la chambre ?

Eric Blanc

Nouvelle écrite lors de l’atelier sur la nouvelle à chute.


Microfiction : « Ca roule » par Vincent Zochowski

AVERTISSEMENT : les textes publiés sur ce blog et inspirés des Microfictions de Régis Jauffret peuvent heurter les sensibilités. Les propos et les actes tenus par les personnages ne reflètent en rien l’opinion propre des auteurs.

En gras dans la « microfiction », le début et la fin imposés, tirés de Gaieté de moineau. Cet exercice d’écriture est suggéré par Sébastien Onze dans l’ouvrage 150 défis d’écriture (Mango).

Gaieté de moineau

Je t’ai aimée parce que tu étais belle, intelligente, et d’une gaieté de moineau qui me rendait heureux.

Je traînais mes guêtres ou plutôt mes roues, dans ce lieu, tout de blanc peint, du sol au plafond. Même les hommes et femmes  qui nous soignaient étaient de blanc vêtus.

Je t’ai rencontré seule, larmoyante dans ce couloir froid, assise sur ton fauteuil dernier cri, un modèle qui ferait rêver un pro du tuning. Tu aurais pu faire des compétitions, des courses, pourquoi pas ? Le seul problème pour toi  était  tes membres : un seul bras pour  équilibrer ce corps si frêle.

Cela faisait déjà six mois que l’on m’avait accueilli, après ce terrible incendie qui avait coûté la vie à ma femme et mes deux enfants. J’en étais ressorti avec, sur la peau, des morceaux de tissu brûlé qui me faisaient atrocement mal.

Ah j’oubliais ! ! Je n’avais plus ni jambes, ni oreilles ; tous quatre partis dans ces flammes infernales.

Mais je suis en vie. En vie ou envie ? De quoi peut-on avoir besoin quand on ressemble plus à Quasimodo qu’à George Clooney ? Je suis un rien bancal, un amas de peau sur un corps de martyr. Je les vois, tous ces regards qui se tournent vers moi quand je les double  en roulant. Eh  oui !! Je ne marche plus, je roule.

C’est comme ça que je t’ai rencontrée, au détour d’un couloir, un accident de fauteuil. Voyez-vous ça !

Tu devais avoir 19 ou 20 ans ; tu étais belle ou du moins devais l’avoir été. Malgré l’absence de tes membres, je te croisais, un regard, un petit clin d’ œil au passage, un geste de mon moignon pour te saluer et j’étais heureux pour la journée. J’aimais te faire rire. Entre estropiés on se comprenait. Mais voilà, un autre roulant tournait autour de toi, un tétra comme on les appelle, un handicapé avec tous ses membres, inertes certes mais entier, lui ! !

Vous rouliez souvent ensemble : je vous ai même vus un jour  vous prendre la main. Yvonne  l’infirmière en chef m’a dit qu’ un jour vous aviez partagé la chambre. Mon sang n’a fait qu’un tour, tout comme mes roues. Je t’imaginais caressant son corps inerte. Mais pourquoi ?  Il ne peut rien ressentir lui, moi si. Moi, je peux frissonner, vibrer, m’exciter, pas lui. Mon corps est laid mais vivant, pas le sien.

Je ne t’aime plus, traîtresse, je t’ai même un jour crevé les roues de ton véhicule. Tu me réponds en me crachant dessus, vilaine. Je suis jaloux à en crever : tu ne m’appartiens plus. Et à ce bêta de tétra non plus, agacé par mes agissements qui l’ont fait te quitter. Aujourd’hui, je sais que tu m’en veux…

Quand nous nous croisons dans les couloirs du centre de rééducation, nous regrettons que nos jambes soient mortes et nous interdisent de pouvoir nous sauter au cou pour nous étrangler.

Vincent Zochowski

Lire le détail de l’atelier « Microfictions ».