Nouvelle vampirique : « Tyrannosaurophage » par Eric Blanc

 Tyrannosaurophage

Je vais vous expliquer, Docteur, pourquoi je me trouve devant vous. L’événement fondateur qui fait que je suis comme ça aujourd’hui, eut lieu pour mon anniversaire, le jour de mes six ans. Je reçus comme cadeau de la part de mes parents un T-Rex Master. Le T-Rex Master, l’ultime jouet, ce qu’on faisait de mieux dans la représentation animalière préhistorique. Une carapace de cuir en plastique odorant, des dents pointues, faussement luisantes, et un regard mauvais, comme je savais parfois en prendre. Je n’avais jamais rien vu d’aussi superbement monstrueux. C’était le jouet de mes rêves, celui qui me correspondait le plus.

Et puis un soir, avant d’aller me coucher, je ne sais pour quelle raison, c’est là que tout commença. Par une sorte de pur réflexe, je me mis à mordre de toutes mes forces dans son cou, ses pattes et sa tête, au point de me saturer la bouche de cette odeur de plastique industriel. Peut-être que dans la caste des supers méchants, il ne peut y en avoir qu’un seul qui doit rester. Au bout de quelques minutes, ne subsistait du T-Rex Master qu’un tas de morceaux de polymères éparpillés sur la moquette. Mais que c’était bon ! Même si cela ne me suffisait pas et que je gardais une frustration…

Ensuite, plusieurs autres jouets expérimentèrent ma toute-puissance maxillaire. Robots, peluches, figurines : mes molaires tâtèrent de tout ce petit monde. Et puis forcément, devant ce désastre, mes parents ne m’achetèrent plus de jouets. Et moins j’en avais, plus ma colère et mon besoin de puissance grandissaient. Alors, je passais au règne animal. D’abord des fourmis, des sauterelles ou toutes sortes d’insectes. Je me rendis compte que plus ils étaient gros, plus on les sentait se débattre et plus c’était jouissif. Etonnant, n’est-ce pas, Docteur ? Je voulus après passer au stade “mammifères”. J’attirai donc Pépette, la petite Yorkshire femelle de mes voisins, tellement amicale et docile. Mais mon père me surprit juste avant que je ne puisse ne serait-ce que la goûter un peu. Je pris la raclée de ma vie, j’ai encore mal partout rien qu’en y repensant. Il dut avoir vraiment peur, le pauvre. Ils se passèrent alors des jours et semaines entiers sans que rien n’arrive tellement mes parents étaient sur mon dos. C’était dur à vivre !

Et puis pendant les grandes vacances, l’espoir renaquit enfin. Mon cousin allait passer une semaine entière à la maison. On ne s’était jamais bien entendus. Il était bagarreur, hypocrite, calculateur et menteur, comme moi en fait. Il était un peu plus âgé, ce qui fait qu’il avait le dessus physiquement. Notre relation s’était toujours résumée à mon humiliation et mes ecchymoses. Alors, ça n’a pas raté. Au bout de deux heures de cohabitation, les coups de poings commencèrent leur danse et ma tête servit de salle de bal. Mais cette fois-là, un détail changea. Quand je réussis à le saisir en corps-à-corps, à bien le serrer, j’encaissai tous ses coups de genou dans l’abdomen sans broncher, pour faire diversion, et je lui arrachai le lobe de l’oreille droite d’un coup de mâchoire. Il me lâcha en hurlant, les yeux pétrifiés de peur et de douleur, pendant que je le regardai, la figure couverte de bleus, la bouche en sang et arborant le sourire le plus mauvais qu’il n’ait jamais vu. On ne retrouva jamais le morceau d’oreille. Echec et mat, le cousin. Il ne me parla plus, il ne m’approcha plus.

Mes parents commencèrent à avoir peur de moi et dans un élan stupidement protecteur, ils m’isolèrent du monde pendant plus de dix ans. Ils avaient compris la nature du problème : j’avais des tendances sadiques et cannibales. Charmant, Docteur, vous ne trouvez pas ? Mais leur erreur c’est qu’au lieu de traiter le problème, ils cherchèrent à le cacher. Ils organisèrent une surveillance de leur petit monstre H24 au point de se désocialiser eux-mêmes. Et croyez-vous que cela me calma ? Pas du tout, j’appris beaucoup plus. J’appris la patience, la gestion de mes frustrations, la planification sur le long terme, voire le très long terme. J’appris à jouer un rôle, à me comporter exactement comme on l’attendait de moi. Je ne les remercierai jamais assez.

Je réussis tellement à leur faire croire que j’étais devenu une sorte d’Abbé Pierre, aussi végétarien que le plus ascète des Hindouistes, que leur méfiance finit par se relâcher. Un soir, mon père crut que me laisser seul avec ma mère pendant qu’il irait au théâtre ne poserait désormais plus de problème. Grossière erreur. Ma mère avait les muscles tendres mais un goût fade. Quant à mon père qui fit office de dessert à son retour, il manquait tout autant de saveur. En même temps, à leur âge et avec tout le tracas que je leur avais causé, je ne pouvais pas leur en vouloir.

Vous imaginez sans mal, Docteur, à quoi je consacrai le reste de ma vie. Alors pourquoi ça ? Pourquoi moi, cher Docteur ? Mes parents m’aimaient et je grandis dans un milieu protégé, sans jamais manquer de rien. On ne peut pas dire que c’est la faute de la société. Nous allons mettre ça sur le compte du hasard, ce qui me va très bien aussi. Alors maintenant, vous comprenez sûrement mieux pourquoi je suis devant vous, Monsieur le Docteur. Voilà pourquoi vous êtes devant moi, attaché. C’est parce que je n’ai encore jamais mangé de psychiatre.

Eric Blanc

Nouvelle librement inspirée par Gudule La petite fille qui mordait ses poupées et écrite pour l’atelier sur l’écriture vampirique.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :