Nouvelle à chute : « Pierrot » par Margareta Stein-Andreotti

Pierrot

 

« Pierrot, demande la mère, descends chercher le pain chez Crépi. Il va bientôt faire nuit. »

Pierrot se lance dehors. C’est un petit bonhomme de pas tout à fait huit ans. Il vient de finir ses devoirs et a hâte de se mettre à sa console de jeux. Pierrot aime bien aider sa mère. Mais il aime aussi jouer, s’amuser. Ils occupent à eux deux un modeste logement dans la vieille ville, pas loin de son école et des petits commerces.

La vie s’écoule pleine, rêveuse, magique. Mais son père, l’enfant ne le connaît pas, Maman n’en parle jamais. Et Pierrot se tait, même si quelquefois il se plaît de l’imaginer le tenant par la main.

Le petit garçon presse son pas. En effet la nuit tombe et le croissant de lune fait son apparition dans le ciel. Au coin de la rue, non loin de la boulangerie, un homme l’interpelle :

– Halte-là, dis-moi mon petit, où se trouve le musée Princesse ?

Pierrot s’étonne, le musée est fermé depuis plus d’un an pour travaux. Et d’ailleurs, il est bien tard. Les magasins ferment et, à cette heure-ci, les musées certainement aussi.

– Tu peux me montrer le chemin ?, demande l’étranger.

– Non, dit l’enfant, je dois aller chercher le pain et de toute façon le musée n’est pas ouvert.
– Alors, je t’accompagne à la boulangerie !

Pierrot n’ose pas parler et reprend son chemin.
L’homme marche à côté du garçon, silencieux. Pierrot l’observe du coin de l’œil. C’est un homme pas très grand. Il a une peau très claire et des cheveux bouclés d’un roux de châtaignes comme celles que Pierrot ramasse en automne sous les arbres du parc. Sa mère les dispose ensuite dans un panier sur le buffet du salon et s’exclame à chaque fois qu’elle passe devant :

– Oh, comme c’est beau !

Les yeux de l’homme sont très bleus et son visage, son cou et même ses mains, petites, sont recouvertes  de taches de son. Et voilà qu’il tire une sucette de sa poche, enlève le papier et la met dans sa bouche. Il tourne la tête vers l’enfant et sourit. Une tache en forme de demi-lune rougeoie entre les sourcils de ses yeux très bleus.

– Tu veux un bonbon? demande-t-il.

– Non, non merci !, répond Pierrot.

La devanture illuminée de la boulangerie est maintenant devant lui. L’homme se tient toujours à ses côtés. Soudain, une pensée lui vient et un instant l’image de sa mère souriant devant la coupe de châtaignes se rappelle à Pierrot.

Alors, l’enfant se retourne, oublié le boulanger, oublié le pain… Il court à toutes jambes vers sa maison. Il franchit le seuil, monte les marches de l’escalier deux à deux et disparaît dans la salle de bain. Devant le lavabo, il monte sur le petit tabouret  que sa mère lui a installé, afin qu’il soit à l’aise pour faire sa toilette. Pierrot essuie avec une main le bas du miroir  et contemple son visage émergeant de derrière la buée. Il reste là un moment, hébété.

En bas, dans l’entrée, s’élève la voix de sa mère à laquelle répond celle d’un homme. Alors, il sourit à son reflet dans le miroir, à ce garçon aux yeux très bleus, aux cheveux roux et à la demi-lune rouge sur le front.

-« Pierrot que fais-tu, viens voir ! », appelle sa mère. Pierrot  détache son regard de son image, saute du tabouret et s’engouffre dans l’escalier à la rencontre de son père. La demi-lune sur son front rougeoie dans la pénombre.

Margareta Stein-Andreotti

Crédit photo : Roberto Strufaldi

Nouvelle rédigée lors de l’atelier sur la nouvelle à chute.

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