Nouvelle vampirique : « Superhéros » par Bastienne K

AVERTISSEMENT : Les propos et les actes tenus par les personnages ne reflètent en rien l’opinion propre de leur auteur.

Superhéros 

Quand j’étais petit, j’étais franchement petit et maigre, ce qui n’a pas tellement changé, même si aujourd’hui, j’ai souvent l’impression de détenir une force toute-puissante. Je m’habille chez les créateurs milanais, je me sens beau, je plais. Le besoin d’être musclé pour séduire m’est à jamais passé. Je n’ai que vingt ans, je ne suis pas quelqu’un de méchant mais j’aurais de quoi ne pas particulièrement être fier de moi. Il y a des choses que je voudrais oublier, les écrire une fois pour toutes m’aidera peut-être dans ce processus qui me permettra d’achever ma croissance pour de bon.

Ma maigreur, voilà qui me différenciait des autres garçons de mon âge, même si comme eux, j’aimais jouer avec des bonshommes en plastique super costauds que j’enviais plus que quiconque ne pouvait le deviner.

Le jour de mes sept ans, Tonton Jacques m’offrit mon premier G-I Joe. Qu’il était musclé, mon héros ! Qu’il était imposant, avec sa tenue de combat ! J’avais beau faire dix fois sa taille, je me sentais tellement maigrichon à côté de lui. J’avais envie de lui prendre un peu de sa force mais ne savais pas comment y parvenir. Un soir, après avoir bu mon ampoule trimestrielle d’huile de foie de morue, je décidai de trouver une solution. J’avais entendu dire que le sang des autres rendait plus fort. J’allais donc en subtiliser un peu à mon G-I Joe, comme ça, pour essayer. En croquant son cou, comme j’avais vu faire Dracula dans la cassette vidéo de feu mon père, amateur de vampires, je décapitai involontairement la figurine, constatant avec regret qu’elle ne contenait pas la moindre goutte de sang. Peut-être coulait-il ailleurs ? Et comme mon bonhomme de guerre était tout cassé, je tentai un biceps, une cuisse, un mollet. Mon G-I Joe, sans tête et tout mordu, exempt de tout sang, finit à la poubelle, jeté par Maman, furieuse. « C’est le chien qu’a joué avec ! », justifiai-je, visage tout rouge et yeux baissés. Elle n’eut pourtant pas l’air de me croire à la vue de ma bouche en sang et de ma dent cassée qui me valurent dans la demi-heure une visite chez le dentiste et des soins sans anesthésie !

Trois ans plus tard, mon grand cousin François me montra son vieux Musclor et même son Skeletor. Comme j’étais toujours aussi petit et maigre, élevé aux épinards en complément de l’huile de foie de morue, au point d’être la risée de ma classe. Je décidai  alors de voler à François ses « Maîtres de l’Univers », comme il les appelait, pensant que l’absence de sang était peut-être spécifique aux G-I Joe mais pas aux autres héros. En y goûtant, je constatai une fois de plus que ni chez le brave Musclor, ni chez le diabolique Skeletor ne coulait de sang. Mon cousin, pourtant adolescent, s’aperçut du vol et quand ma mère retrouva les restes des deux ennemis de plastique dans la poubelle, elle me jeta : « Ne va pas dire que c’est Strasbourg qui les a croqués, je ne te croirais pas. » Le chien aboya comme pour me dénoncer un peu plus et ma mère s’empara de toutes mes économies pour commander sur internet les personnages devenus collectors donc introuvables en magasins de jouets. En plus d’être anémique, j’étais un voleur sans argent. Or j’avais besoin d’acheter un poisson rouge.

Musclor possédait un tigre de combat et je me disais que le sang frais d’un  tigre me ferait peut-être du bien. Mais je n’avais ni les moyens, ni la possibilité de me procurer un véritable fauve, sans parler de son impossible cohabitation avec le pauvre Strasbourg, notre vieux teckel, encore plus maigre que moi, dans lequel j’avais décidé pour cette raison de ne pas croquer. J’avais donc trouvé une autre idée. Un poisson rouge, en plus de ne pas coûter cher, était à l’évidence gorgé de sang en raison de sa couleur. Et comme on me donnait toujours de l’huile de foie de morue, un poisson rouge entier me serait d’autant plus bénéfique ! Je m’arrangeai justement pour en gagner un à la foire du village, en acceptant de participer à ce jeu idiot qu’est la pêche aux canards. Je dus faire fi des critiques de Maman : « Tu es trop grand, Jojo, pour pêcher des canards en plastique », prétextant un besoin de m’entraîner pour le cours de gym à des jeux d’adresse. Je prénommai mon poisson rouge Sushi, trouvant dans ce choix-là une bonne raison supplémentaire de le manger tout cru !

A peine rentré à la maison, je glissai le poisson de son sac de transport jusqu’à ma bouche, pour le recracher aussi vite dans le premier verre que je réussis à trouver dans la cuisine. J’avais été écœuré par le goût infect de la petite bête et ses coups de nageoires près de mes dents. Dans les heures qui suivirent, Sushi fut gratifié, puisqu’il était condamné à vivre, d’un aquarium décoré de fausses ruines romaines, où j’imaginais des combats de gladiateurs, ces héros si puissants de l’Antiquité. Je repris le soir même et sans discuter une ampoule d’huile de foie de morue.

Le médecin, me trouvant toujours aussi « crevette », avait augmenté mes doses d’huile de foie de morue. On commença donc à me surnommer « Morue » à l’école car je devais avaler un jour sur deux le midi à la cantine une ampoule de cette précieuse huile. Désespéré par les moqueries des autres, je demandai à ma mère de me venir en aide. Elle écrivit donc un petit mot à l’infirmière scolaire :

Chère Mademoiselle Carmin,

Pourriez-vous avoir l’amabilité d’accepter de recevoir mon fils Joseph Legrand dans votre infirmerie les mardis et jeudis à 11h30 afin de lui administrer le médicament qui lui a été prescrit ? Cela serait vraiment préférable pour des questions d’hygiène et de sécurité. Avec mes remerciements,

S. Legrand, maman d’élève

Ma mère, qui travaillait dans l’administration, avait préféré écrire « hygiène et sécurité » à « Mon fils se fait fiche de sa tête par les copains et traiter de morue à cause d’un complément alimentaire ». Ce que Maman ignorait et moi pas, c’est que tous les garçons étaient amoureux de Mademoiselle Carmin. Ils racontaient sans cesse qu’elle était toute nue sous sa blouse blanche et qu’elle avait de gros seins. J’avoue que je ne m’intéressais pas aux filles, parce qu’elles préféraient la bande du Club des Superhéros dont une morue comme moi était forcément exclue. A part les fois où on me faisait jouer le rôle du héros remplaçant le grand Hector alias Batman, parti en compétition de foot. On me surnommait alors non plus Morue mais Croustibat, comme le bâtonnet de poisson pané, en me faisant croire que c’était une sorte de Batman des mers… Un jeu qui terminait toujours par mes pleurs. Or « un héros ne pleure jamais ! ».

Mes visites bihebdomadaires chez l’infirmière allait me permettre de faire pleurer les autres de jalousie, même si au départ, derrière la porte Mademoiselle Carmin et moi-même entendions des : « Morue le Cocu va draguer notre infirmière. A poil ! A poil ! ». Mais Mademoiselle Carmin riait, cassait de ses jolis doigts aux ongles bien rouges, la petite ampoule de verre orangé qu’elle me donnait ensuite à avaler, assis sur un tabouret. Comme elle était très grande et moi, tout petit, je lui arrivais à hauteur de décolleté. Bien sûr que je regardais l’intérieur de sa blouse, juste par curiosité. Un jeudi, je me dis enfin qu’avec des seins pareils, il devait y avoir beaucoup de sang dedans, tout ce qui me fallait pour prendre des forces.

Je profitai de voir la belle infirmière penchée sur moi pour mordre le haut de son sein gauche. C’est donc par la peau de mes maigres fesses que je fus immédiatement exclu de l’école, me retrouvant sur un banc pour attendre Maman.

De petit et maigre, je gagnai le statut de puissant aux yeux des autres garçons de mon âge, même si j’avais changé d’école, pour avoir touché du bout de la dent un sein de la belle Mademoiselle Carmin, dont je n’avais pas d’ailleurs extrait la moindre goutte de sang, certainement hyper-nourrissant, faute de temps.

Les années passèrent. Le gentil petit morue était devenu teigneux, encore plus que Strasbourg, si vieux à présent qu’il n’avait plus la force de montrer ce qui lui restait de crocs au facteur ou aux copains de ma mère qui les aimait tellement balèzes que mon complexe s’aggravait, augmentant l’agressivité que j’avais si longtemps refoulée. Les garçons enviaient mon audace. Les filles, qui savaient tout de mon aventure avec Mademoiselle Carmin, me proposaient toutes des jeux interdits pour savoir si elles étaient aussi attirantes que l’infirmière de l’école de notre village, pour elles un modèle de beauté.

Afin de me débarrasser de ma maigreur et de la changer en muscles, qui manquaient à mon bonheur, je poussai à quatorze ans les portes du seul petit club de gym des alentours, Joe Sports. J’y reconnus aussitôt la version vivante du G-I Joe de mon enfance. J’admirai les muscles bien dessinés sur les bras et jambes de l’homme, jeune patron des lieux prénommé Joe, portant marcel et short. A mon regard insistant, il répondit par un : « Viens donc chez moi demain, petit, je te montrerai mes haltères ». J’acceptai : j’allais enfin pouvoir prendre le sang d’un homme fort et le devenir à coup sûr.

Me sentant un peu nerveux à peine entré chez lui, il me proposa une canette de jus de fruits énergisant au goût de chewing-gum. Il était déjà torse nu et m’invita à le rejoindre dans sa cabine de sauna pour transpirer un peu « avant de passer aux choses sérieuses. » Je refusai. Il approcha  alors ses lèvres de mon cou en murmurant des paroles incompréhensibles. Je crus qu’il allait me mordre… « Ah non, c’est moi qui suis venu prendre ton sang, pas le contraire  !», criai-je, frappant sa tête d’un petit coup d’haltère, pour le calmer.

Joe tomba instantanément, tête ouverte et muscles huilés, dans une flaque de son propre sang. Je partis en courant, apeuré et honteux, sans en recueillir la moindre goutte. Une fois monté, transpirant, dans le premier car qui m’éloignerait de mon village, je décrétai préférer l’huile de foie de morue au sang humain. Si j’avais réussi à abattre sans le vouloir la version humaine du héros de mon enfance, c’est que j’avais en moi une force redoutable et surhumaine.

Bastienne K

Nouvelle librement inspirée de celle de Gudule La petite fille qui mordait ses poupées et rédigée durant l’atelier du samedi « Ecriture vampirique ».

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