Nouvelle à chute : « L’amoureux éconduit » par Eric Blanc

L’amoureux éconduit

Louis et Jeanne se rencontrèrent pendant la guerre.

Louis était libraire et vit un jour entrer dans son magasin la jeune couturière. Il mettait en ordre des premières éditions de Maupassant lorsqu’il aperçut Jeanne flâner de rayon en rayon. Il la suivit du regard, sans bouger, absorbé par l’aura de cette jolie demoiselle. Il ne remarqua pas spécialement ses yeux profondément bleus, ni son cou délicat, ni sa taille élégante, mais il était happé par sa personne toute entière. Jeanne ne remarqua pas Louis, du moins pas tout de suite. Puis, elle s’attacha à ne pas le regarder.

Elle savait que les hommes avaient tendance à trop poser leur regard sur elle, ce qui la mettait mal à l’aise, et elle savait que Louis la fixait. Au bout de quelques minutes, ne trouvant le livre qu’elle cherchait, elle finit par lui demander conseil.

–   Bonjour, je souhaiterais un renseignement, s’il vous plaît.

–   Bonjour mademoiselle, répondit Louis le regard fuyant et tâchant de ne pas bégayer.

–   Auriez-vous un exemplaire de la Légende des Siècles ?

–   Oui, fit-il à voix basse sans pouvoir en dire plus, et montrant le rayon du doigt.

La timidité de cet homme l’attendrit.

Jeanne prit l’habitude de venir voir les livres une fois par semaine. Les premiers temps, ils échangèrent des regards furtifs, puis osèrent des sourires timides. Quelques temps plus tard, les visites se terminaient par de grandes conversations, à chaque fois plus longues. Un matin de mai, ils se dirent au-revoir d’un baiser spontané, après lequel Jeanne partit bien vite, rougissante, laissant Louis immobile comme une statue radieuse. Une fin d’après-midi, il l’invita à prendre un thé en terrasse. Elle fut émue d’apprendre que la guerre avait arraché à Louis sa mère, son père et sa soeur. Jeanne était fille unique et vivait avec ses parents dans un petit appartement près de la Seine. Ils étaient très unis.

Jeanne invita Louis à dîner un soir, chez elle, afin qu’il rencontrât sa famille. Cela faisait déjà quelques jours qu’il hésitait, il savait qu’il devrait alors profiter de cette occasion, il la demanderait en mariage. Il prit une partie de l’argent que son père lui avait légué et acheta une bague. L’autre partie de cet argent servirait à se procurer des meubles et de la vaisselle.

Quand il arriva chez Jeanne, il était très nerveux. Ses pensées furent submergées par un dialogue intérieur rapide et envahissant : « Tout va bien aller, il faut juste trouver le moment idéal. Alors, pourquoi ma main tremble ainsi ?… Et son père, comment va-t-il réagir ? Il faut que je l’observe un peu avant pour trouver les bons mots. Que j’ai chaud, j’ai le dos qui transpire. Après tout, ce n’est pas si terrible, il faudra quand même sourire… ma gorge est toute sèche… ». Il frappa à la porte. En entrant dans l’appartement, il était d’une grande fébrilité mais  fut accueilli chaleureusement par les parents. Sa promise, elle, semblait agitée. Elle arborait un sourire tendu, presque crispé. Quelque part, cela rassura Louis de la voir aussi stressée que lui.

On servit l’apéritif et Louis guettait le moment le plus opportun pour faire sa demande. Devait-il être seul avec Jeanne ? Etait-il préférable d’en parler d’abord avec son père ? Au moment de passer à table, on frappa à la porte. Le père de Jeanne s’excusa et alla ouvrir pendant que les dames partirent dans la cuisine ranger les verres. Louis attendit dans le salon en essayant de se détendre un peu, puis il entendit les voix des visiteurs ainsi que celle du père de Jeanne.

–  Il est ici ?

–  Oui, entrez.

Deux hommes en gabardine et chapeau noir entrèrent dans le salon.

–  Vous êtes Louis Rouvier ?

–  Oui, c’est moi, répondit Louis de plus en plus mal à l’aise.

–  Louis Rouvier ou devrais-je dire… David Rosental ?

Louis serra les dents et ferma les yeux, un frisson lui déchira le dos.

–  Veuillez nous suivre.

Les deux hommes le prirent par le bras et l’un d’eux se retourna vers le père de Jeanne.

–  La patrie vous remercie, monsieur.

Dans la cuisine, Jeanne essuyait mécaniquement un verre, les sourcils froncés, les yeux dans le vague en retenant ses larmes. Sa mère lui dit : «Crois-moi ma chérie, c’est mieux comme ça. Ça te passera.» En retournant dans le salon, Jeanne aperçut une bague posée sur la table basse.

Eric Blanc

Nouvelle inspirée par l’atelier d’écriture d’écriture du samedi « Nouvelle à chute (Gavalda et Maupassant) ».

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