Archives mensuelles : juin 2012

Haïbun : « Nuages » par Mériam Lém

sous les nuages par maryline pullano

Nuages

Regardant le ciel rempli de nuages blancs, je vis une forme qui me rappela une amie d’enfance,  partie vivre dans un pays dont j’ai oublié le nom…

Remplis de douceur,

Les bonbons tendres et sucrés,

Que l’on partageait !

J’avais aussi oublié en grandissant que les formes cotonneuses des nuages, nous menaient dans des contrées lointaines, où les éléphants informes, flottent au gré du vent…

On riait gaiement,

Mâchant bouches ouvertes,

Des bonbons collants.

A présent adulte, je me plonge dans ces souvenirs avec bonheur mais n’arrive pas à me remémorer,  les règles des jeux auxquelles on jouait, ni les paroles des chansons  que nous chantions ensemble…

Les nuages blancs

Filent dans l’indifférence

Sans même un regard.

Où est-elle maintenant ? Se souvient-elle de moi  et de cette amitié éphémère  qui emplit ma vie d’histoires merveilleuses ?

Et l’éternité

Se trouve là devant nous

En haut  des nuages.

Mériam Lem

Texte écrit lors de l’atelier sur l’haïku.

Illustration : « Sous les nuages » par Maryline Pullano.

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Nouvelle à chute : « A travers la vitre » par Vincent Zochowski

A travers la vitre

Et  leurs regards…  Ils vous dévisagent et tirent même la langue, lorsque vous passez devant  eux !

Je les attends avec impatience.  Tous les jours,  je  viens les voir, les regarder, les envier même  quelquefois. On chahute, on sourit, et l’on s’amuse en se regardant. J’aimerais tant les embrasser et les cajoler.

Il y en a de toutes sortes : des grands, des petits, des beaux, des laids  et même des vieux. A travers cette vitre, nos regards se croisent et se décroisent, perturbés parfois par les cris de bêtes, sauvages  et troublants. Je les regarde avec intérêt, leurs yeux hagards  brillent de curiosité. Nous ne sommes pas les seuls sur terre, d’autres êtres y vivent et ce sont eux.

« N’est-ce pas étrange, papa ? Regarde-les, comme ils sont ridicules ! ».

Il y en a de tous poils : informes, difformes, exécrables et intenables. Ils sautent partout, s’agrippent aux barreaux  et nous font des mimiques. « Une espèce en voie de disparition  », me dit  mon père. « C’est une espèce à protéger pour  montrer aux générations futures. »

Mais pourquoi attendre pour de cette cage m’échapper ?

Je ne suis qu’un chimpanzé ; ces bêtes informes et difformes : rien que des hommes.

Vincent Zochowski

Nouvelle écrite lors de l’atelier sur la nouvelle à chute.


Haïbun : « Histoire d’un baiser » par Eric Blanc

 Histoire d’un baiser

 Il y a la foule, dense, pressée et distraite. Il y a le photographe, malin, patient, amoureux, peut-être. Il y a un couple. Un jeune homme, une jeune femme : libres, beaux et seuls au monde.

Seul, au loin, derrière,

Le bâtiment régalien

Envie ce baiser.

Les voitures ne freinent pas, les passants ne s’arrêtent pas. Seul un homme à la terrasse d’un café les observe, ou peut-être même pas. Les amoureux sont invisibles. Personne ne peut les voir car personne ne se soucie plus de l’amour. Personne ? Bien sûr que si. Le photographe a su les regarder, il a rendu l’éphémère immortel.

Quatre pieds s’arrêtent

Sur le trottoir gris et froid.

Il rougit, gêné.

Etes-vous de vrais inconnus faussement intimes, ou de réelles âmes sœurs que le hasard prit par la main ? Et vous, Monsieur l’artiste, êtes-vous photographe ou metteur en scène ? Créez-vous des images ou des histoires ? Et nous, les voyeurs, faisons-nous semblant d’être lâchement dupes ou complaisons-nous dans la fiction ?

Une vérité blême

Ou un mensonge merveilleux ?

C’est l’œil qui choisit.

« C’était moi sur la photo ! », entend-on crier. « Ce n’est pas vrai, c’était moi, je le sais ! », s’écrie quelqu’un d’autre. « Imposteurs ! », se plaint-on sans panache. A quoi bon ces disputes depuis tout ce temps ?

On ne fait pas les photos pour les sujets mais pour ceux qui les regardent. Doisneau voulait la beauté, et la fraîcheur, pas la jalousie ni la vantardise !

Qui que vous soyez, Mademoiselle, qui que vous soyez, Monsieur, laissez-les à leurs commérages ! N’existez que l’un pour l’autre, ne demandez rien de plus.

La photo est belle

Lorsque le papier glacé

Devient un miroir.

Eric Blanc

Haïbun inspiré par la photo de Robert Doisneau Le Baiser de l’Hôtel de Ville (1950) et réalisé dans le cadre de l’atelier art et écriture.


Nouvelle à chute : « Pierrot » par Margareta Stein-Andreotti

Pierrot

 

« Pierrot, demande la mère, descends chercher le pain chez Crépi. Il va bientôt faire nuit. »

Pierrot se lance dehors. C’est un petit bonhomme de pas tout à fait huit ans. Il vient de finir ses devoirs et a hâte de se mettre à sa console de jeux. Pierrot aime bien aider sa mère. Mais il aime aussi jouer, s’amuser. Ils occupent à eux deux un modeste logement dans la vieille ville, pas loin de son école et des petits commerces.

La vie s’écoule pleine, rêveuse, magique. Mais son père, l’enfant ne le connaît pas, Maman n’en parle jamais. Et Pierrot se tait, même si quelquefois il se plaît de l’imaginer le tenant par la main.

Le petit garçon presse son pas. En effet la nuit tombe et le croissant de lune fait son apparition dans le ciel. Au coin de la rue, non loin de la boulangerie, un homme l’interpelle :

– Halte-là, dis-moi mon petit, où se trouve le musée Princesse ?

Pierrot s’étonne, le musée est fermé depuis plus d’un an pour travaux. Et d’ailleurs, il est bien tard. Les magasins ferment et, à cette heure-ci, les musées certainement aussi.

– Tu peux me montrer le chemin ?, demande l’étranger.

– Non, dit l’enfant, je dois aller chercher le pain et de toute façon le musée n’est pas ouvert.
– Alors, je t’accompagne à la boulangerie !

Pierrot n’ose pas parler et reprend son chemin.
L’homme marche à côté du garçon, silencieux. Pierrot l’observe du coin de l’œil. C’est un homme pas très grand. Il a une peau très claire et des cheveux bouclés d’un roux de châtaignes comme celles que Pierrot ramasse en automne sous les arbres du parc. Sa mère les dispose ensuite dans un panier sur le buffet du salon et s’exclame à chaque fois qu’elle passe devant :

– Oh, comme c’est beau !

Les yeux de l’homme sont très bleus et son visage, son cou et même ses mains, petites, sont recouvertes  de taches de son. Et voilà qu’il tire une sucette de sa poche, enlève le papier et la met dans sa bouche. Il tourne la tête vers l’enfant et sourit. Une tache en forme de demi-lune rougeoie entre les sourcils de ses yeux très bleus.

– Tu veux un bonbon? demande-t-il.

– Non, non merci !, répond Pierrot.

La devanture illuminée de la boulangerie est maintenant devant lui. L’homme se tient toujours à ses côtés. Soudain, une pensée lui vient et un instant l’image de sa mère souriant devant la coupe de châtaignes se rappelle à Pierrot.

Alors, l’enfant se retourne, oublié le boulanger, oublié le pain… Il court à toutes jambes vers sa maison. Il franchit le seuil, monte les marches de l’escalier deux à deux et disparaît dans la salle de bain. Devant le lavabo, il monte sur le petit tabouret  que sa mère lui a installé, afin qu’il soit à l’aise pour faire sa toilette. Pierrot essuie avec une main le bas du miroir  et contemple son visage émergeant de derrière la buée. Il reste là un moment, hébété.

En bas, dans l’entrée, s’élève la voix de sa mère à laquelle répond celle d’un homme. Alors, il sourit à son reflet dans le miroir, à ce garçon aux yeux très bleus, aux cheveux roux et à la demi-lune rouge sur le front.

-« Pierrot que fais-tu, viens voir ! », appelle sa mère. Pierrot  détache son regard de son image, saute du tabouret et s’engouffre dans l’escalier à la rencontre de son père. La demi-lune sur son front rougeoie dans la pénombre.

Margareta Stein-Andreotti

Crédit photo : Roberto Strufaldi

Nouvelle rédigée lors de l’atelier sur la nouvelle à chute.


Nouvelle vampirique : « Tyrannosaurophage » par Eric Blanc

 Tyrannosaurophage

Je vais vous expliquer, Docteur, pourquoi je me trouve devant vous. L’événement fondateur qui fait que je suis comme ça aujourd’hui, eut lieu pour mon anniversaire, le jour de mes six ans. Je reçus comme cadeau de la part de mes parents un T-Rex Master. Le T-Rex Master, l’ultime jouet, ce qu’on faisait de mieux dans la représentation animalière préhistorique. Une carapace de cuir en plastique odorant, des dents pointues, faussement luisantes, et un regard mauvais, comme je savais parfois en prendre. Je n’avais jamais rien vu d’aussi superbement monstrueux. C’était le jouet de mes rêves, celui qui me correspondait le plus.

Et puis un soir, avant d’aller me coucher, je ne sais pour quelle raison, c’est là que tout commença. Par une sorte de pur réflexe, je me mis à mordre de toutes mes forces dans son cou, ses pattes et sa tête, au point de me saturer la bouche de cette odeur de plastique industriel. Peut-être que dans la caste des supers méchants, il ne peut y en avoir qu’un seul qui doit rester. Au bout de quelques minutes, ne subsistait du T-Rex Master qu’un tas de morceaux de polymères éparpillés sur la moquette. Mais que c’était bon ! Même si cela ne me suffisait pas et que je gardais une frustration…

Ensuite, plusieurs autres jouets expérimentèrent ma toute-puissance maxillaire. Robots, peluches, figurines : mes molaires tâtèrent de tout ce petit monde. Et puis forcément, devant ce désastre, mes parents ne m’achetèrent plus de jouets. Et moins j’en avais, plus ma colère et mon besoin de puissance grandissaient. Alors, je passais au règne animal. D’abord des fourmis, des sauterelles ou toutes sortes d’insectes. Je me rendis compte que plus ils étaient gros, plus on les sentait se débattre et plus c’était jouissif. Etonnant, n’est-ce pas, Docteur ? Je voulus après passer au stade “mammifères”. J’attirai donc Pépette, la petite Yorkshire femelle de mes voisins, tellement amicale et docile. Mais mon père me surprit juste avant que je ne puisse ne serait-ce que la goûter un peu. Je pris la raclée de ma vie, j’ai encore mal partout rien qu’en y repensant. Il dut avoir vraiment peur, le pauvre. Ils se passèrent alors des jours et semaines entiers sans que rien n’arrive tellement mes parents étaient sur mon dos. C’était dur à vivre !

Et puis pendant les grandes vacances, l’espoir renaquit enfin. Mon cousin allait passer une semaine entière à la maison. On ne s’était jamais bien entendus. Il était bagarreur, hypocrite, calculateur et menteur, comme moi en fait. Il était un peu plus âgé, ce qui fait qu’il avait le dessus physiquement. Notre relation s’était toujours résumée à mon humiliation et mes ecchymoses. Alors, ça n’a pas raté. Au bout de deux heures de cohabitation, les coups de poings commencèrent leur danse et ma tête servit de salle de bal. Mais cette fois-là, un détail changea. Quand je réussis à le saisir en corps-à-corps, à bien le serrer, j’encaissai tous ses coups de genou dans l’abdomen sans broncher, pour faire diversion, et je lui arrachai le lobe de l’oreille droite d’un coup de mâchoire. Il me lâcha en hurlant, les yeux pétrifiés de peur et de douleur, pendant que je le regardai, la figure couverte de bleus, la bouche en sang et arborant le sourire le plus mauvais qu’il n’ait jamais vu. On ne retrouva jamais le morceau d’oreille. Echec et mat, le cousin. Il ne me parla plus, il ne m’approcha plus.

Mes parents commencèrent à avoir peur de moi et dans un élan stupidement protecteur, ils m’isolèrent du monde pendant plus de dix ans. Ils avaient compris la nature du problème : j’avais des tendances sadiques et cannibales. Charmant, Docteur, vous ne trouvez pas ? Mais leur erreur c’est qu’au lieu de traiter le problème, ils cherchèrent à le cacher. Ils organisèrent une surveillance de leur petit monstre H24 au point de se désocialiser eux-mêmes. Et croyez-vous que cela me calma ? Pas du tout, j’appris beaucoup plus. J’appris la patience, la gestion de mes frustrations, la planification sur le long terme, voire le très long terme. J’appris à jouer un rôle, à me comporter exactement comme on l’attendait de moi. Je ne les remercierai jamais assez.

Je réussis tellement à leur faire croire que j’étais devenu une sorte d’Abbé Pierre, aussi végétarien que le plus ascète des Hindouistes, que leur méfiance finit par se relâcher. Un soir, mon père crut que me laisser seul avec ma mère pendant qu’il irait au théâtre ne poserait désormais plus de problème. Grossière erreur. Ma mère avait les muscles tendres mais un goût fade. Quant à mon père qui fit office de dessert à son retour, il manquait tout autant de saveur. En même temps, à leur âge et avec tout le tracas que je leur avais causé, je ne pouvais pas leur en vouloir.

Vous imaginez sans mal, Docteur, à quoi je consacrai le reste de ma vie. Alors pourquoi ça ? Pourquoi moi, cher Docteur ? Mes parents m’aimaient et je grandis dans un milieu protégé, sans jamais manquer de rien. On ne peut pas dire que c’est la faute de la société. Nous allons mettre ça sur le compte du hasard, ce qui me va très bien aussi. Alors maintenant, vous comprenez sûrement mieux pourquoi je suis devant vous, Monsieur le Docteur. Voilà pourquoi vous êtes devant moi, attaché. C’est parce que je n’ai encore jamais mangé de psychiatre.

Eric Blanc

Nouvelle librement inspirée par Gudule La petite fille qui mordait ses poupées et écrite pour l’atelier sur l’écriture vampirique.


Nouvelle à chute : « L’effort » par Mériam Lém

L’effort

Je cours pour échapper à mes ennemis depuis un moment maintenant et je ne peux pas m’arrêter, malgré ma fatigue et mon désespoir.

Je regarde derrière moi et ils sont toujours là, à me pourchasser, avides de m’attraper pour m’éliminer. J’ignore combien ils sont, je suis si fatigué que je ne me souviens plus exactement mais il ne faut pas que je m’arrête : ma vie en dépend.

J’essaie de courir plus vite mais je n’y arrive pas. Mes jambes me brûlent et un point de coté m’oblige à me courber. Cela me soulage un peu mais combien de temps vais-je pouvoir tenir ainsi ?

Je n’aurais pas dû venir. Au départ, c’était l’idée d’un ami mais maintenant je regrette de m’être impliqué dans cette histoire qui causera ma perte.

Et mes poursuivants sont toujours là, ils me courent après, sans relâche, déterminés à m’avoir.

J’ai si peur que je n’arrête pas de regarder derrière moi et chaque fois je les vois, ils sont plus près de moi, réduisant l’écart qui nous sépare. Ils ne laisseront pas tomber !

Alors, mon angoisse augmente et j’imagine le pire. Je les vois me piétiner sans remords me laissant mourant sur le sol, oublié de tous.

A cette idée, le peur me prend,  me coupant le souffle, paralysant mes muscles et je trébuche, manquant de tomber sur le chemin de terre et de cailloux.

Je reprends l’équilibre avec du mal et je tente de me concentrer sur ma respiration : « Ne regarde pas derrière, ça te ralentit. »

Je rejoins enfin la route déserte et j’aperçois au loin la porte de la ville où des gens me délivreront.

Quelques mètres encore et mon calvaire s’arrêtera, alors j’accélère dans un dernier effort, sans savoir quelle force me transporte.

Je ne sens plus la douleur et la peur fait place à l’espoir, celui d’être enfin libéré, réconforté par les miens.

Je croise des gens qui me regardent surpris, certain crient, mais je continue, sans me retourner : la porte magistrale est devant moi. Je franchis l’arcade, tête la première, et m’effondre aux pieds d’un homme qui se tenait là.

Il se penche au dessus de moi et me dit en souriant :

« Félicitations, vous êtes arrivé troisième ! »

Mériam Lém

Nouvelle composée lors de l’atelier sur la nouvelle à chute.


Nouvelle vampirique : « Superhéros » par Bastienne K

AVERTISSEMENT : Les propos et les actes tenus par les personnages ne reflètent en rien l’opinion propre de leur auteur.

Superhéros 

Quand j’étais petit, j’étais franchement petit et maigre, ce qui n’a pas tellement changé, même si aujourd’hui, j’ai souvent l’impression de détenir une force toute-puissante. Je m’habille chez les créateurs milanais, je me sens beau, je plais. Le besoin d’être musclé pour séduire m’est à jamais passé. Je n’ai que vingt ans, je ne suis pas quelqu’un de méchant mais j’aurais de quoi ne pas particulièrement être fier de moi. Il y a des choses que je voudrais oublier, les écrire une fois pour toutes m’aidera peut-être dans ce processus qui me permettra d’achever ma croissance pour de bon.

Ma maigreur, voilà qui me différenciait des autres garçons de mon âge, même si comme eux, j’aimais jouer avec des bonshommes en plastique super costauds que j’enviais plus que quiconque ne pouvait le deviner.

Le jour de mes sept ans, Tonton Jacques m’offrit mon premier G-I Joe. Qu’il était musclé, mon héros ! Qu’il était imposant, avec sa tenue de combat ! J’avais beau faire dix fois sa taille, je me sentais tellement maigrichon à côté de lui. J’avais envie de lui prendre un peu de sa force mais ne savais pas comment y parvenir. Un soir, après avoir bu mon ampoule trimestrielle d’huile de foie de morue, je décidai de trouver une solution. J’avais entendu dire que le sang des autres rendait plus fort. J’allais donc en subtiliser un peu à mon G-I Joe, comme ça, pour essayer. En croquant son cou, comme j’avais vu faire Dracula dans la cassette vidéo de feu mon père, amateur de vampires, je décapitai involontairement la figurine, constatant avec regret qu’elle ne contenait pas la moindre goutte de sang. Peut-être coulait-il ailleurs ? Et comme mon bonhomme de guerre était tout cassé, je tentai un biceps, une cuisse, un mollet. Mon G-I Joe, sans tête et tout mordu, exempt de tout sang, finit à la poubelle, jeté par Maman, furieuse. « C’est le chien qu’a joué avec ! », justifiai-je, visage tout rouge et yeux baissés. Elle n’eut pourtant pas l’air de me croire à la vue de ma bouche en sang et de ma dent cassée qui me valurent dans la demi-heure une visite chez le dentiste et des soins sans anesthésie !

Trois ans plus tard, mon grand cousin François me montra son vieux Musclor et même son Skeletor. Comme j’étais toujours aussi petit et maigre, élevé aux épinards en complément de l’huile de foie de morue, au point d’être la risée de ma classe. Je décidai  alors de voler à François ses « Maîtres de l’Univers », comme il les appelait, pensant que l’absence de sang était peut-être spécifique aux G-I Joe mais pas aux autres héros. En y goûtant, je constatai une fois de plus que ni chez le brave Musclor, ni chez le diabolique Skeletor ne coulait de sang. Mon cousin, pourtant adolescent, s’aperçut du vol et quand ma mère retrouva les restes des deux ennemis de plastique dans la poubelle, elle me jeta : « Ne va pas dire que c’est Strasbourg qui les a croqués, je ne te croirais pas. » Le chien aboya comme pour me dénoncer un peu plus et ma mère s’empara de toutes mes économies pour commander sur internet les personnages devenus collectors donc introuvables en magasins de jouets. En plus d’être anémique, j’étais un voleur sans argent. Or j’avais besoin d’acheter un poisson rouge.

Musclor possédait un tigre de combat et je me disais que le sang frais d’un  tigre me ferait peut-être du bien. Mais je n’avais ni les moyens, ni la possibilité de me procurer un véritable fauve, sans parler de son impossible cohabitation avec le pauvre Strasbourg, notre vieux teckel, encore plus maigre que moi, dans lequel j’avais décidé pour cette raison de ne pas croquer. J’avais donc trouvé une autre idée. Un poisson rouge, en plus de ne pas coûter cher, était à l’évidence gorgé de sang en raison de sa couleur. Et comme on me donnait toujours de l’huile de foie de morue, un poisson rouge entier me serait d’autant plus bénéfique ! Je m’arrangeai justement pour en gagner un à la foire du village, en acceptant de participer à ce jeu idiot qu’est la pêche aux canards. Je dus faire fi des critiques de Maman : « Tu es trop grand, Jojo, pour pêcher des canards en plastique », prétextant un besoin de m’entraîner pour le cours de gym à des jeux d’adresse. Je prénommai mon poisson rouge Sushi, trouvant dans ce choix-là une bonne raison supplémentaire de le manger tout cru !

A peine rentré à la maison, je glissai le poisson de son sac de transport jusqu’à ma bouche, pour le recracher aussi vite dans le premier verre que je réussis à trouver dans la cuisine. J’avais été écœuré par le goût infect de la petite bête et ses coups de nageoires près de mes dents. Dans les heures qui suivirent, Sushi fut gratifié, puisqu’il était condamné à vivre, d’un aquarium décoré de fausses ruines romaines, où j’imaginais des combats de gladiateurs, ces héros si puissants de l’Antiquité. Je repris le soir même et sans discuter une ampoule d’huile de foie de morue.

Le médecin, me trouvant toujours aussi « crevette », avait augmenté mes doses d’huile de foie de morue. On commença donc à me surnommer « Morue » à l’école car je devais avaler un jour sur deux le midi à la cantine une ampoule de cette précieuse huile. Désespéré par les moqueries des autres, je demandai à ma mère de me venir en aide. Elle écrivit donc un petit mot à l’infirmière scolaire :

Chère Mademoiselle Carmin,

Pourriez-vous avoir l’amabilité d’accepter de recevoir mon fils Joseph Legrand dans votre infirmerie les mardis et jeudis à 11h30 afin de lui administrer le médicament qui lui a été prescrit ? Cela serait vraiment préférable pour des questions d’hygiène et de sécurité. Avec mes remerciements,

S. Legrand, maman d’élève

Ma mère, qui travaillait dans l’administration, avait préféré écrire « hygiène et sécurité » à « Mon fils se fait fiche de sa tête par les copains et traiter de morue à cause d’un complément alimentaire ». Ce que Maman ignorait et moi pas, c’est que tous les garçons étaient amoureux de Mademoiselle Carmin. Ils racontaient sans cesse qu’elle était toute nue sous sa blouse blanche et qu’elle avait de gros seins. J’avoue que je ne m’intéressais pas aux filles, parce qu’elles préféraient la bande du Club des Superhéros dont une morue comme moi était forcément exclue. A part les fois où on me faisait jouer le rôle du héros remplaçant le grand Hector alias Batman, parti en compétition de foot. On me surnommait alors non plus Morue mais Croustibat, comme le bâtonnet de poisson pané, en me faisant croire que c’était une sorte de Batman des mers… Un jeu qui terminait toujours par mes pleurs. Or « un héros ne pleure jamais ! ».

Mes visites bihebdomadaires chez l’infirmière allait me permettre de faire pleurer les autres de jalousie, même si au départ, derrière la porte Mademoiselle Carmin et moi-même entendions des : « Morue le Cocu va draguer notre infirmière. A poil ! A poil ! ». Mais Mademoiselle Carmin riait, cassait de ses jolis doigts aux ongles bien rouges, la petite ampoule de verre orangé qu’elle me donnait ensuite à avaler, assis sur un tabouret. Comme elle était très grande et moi, tout petit, je lui arrivais à hauteur de décolleté. Bien sûr que je regardais l’intérieur de sa blouse, juste par curiosité. Un jeudi, je me dis enfin qu’avec des seins pareils, il devait y avoir beaucoup de sang dedans, tout ce qui me fallait pour prendre des forces.

Je profitai de voir la belle infirmière penchée sur moi pour mordre le haut de son sein gauche. C’est donc par la peau de mes maigres fesses que je fus immédiatement exclu de l’école, me retrouvant sur un banc pour attendre Maman.

De petit et maigre, je gagnai le statut de puissant aux yeux des autres garçons de mon âge, même si j’avais changé d’école, pour avoir touché du bout de la dent un sein de la belle Mademoiselle Carmin, dont je n’avais pas d’ailleurs extrait la moindre goutte de sang, certainement hyper-nourrissant, faute de temps.

Les années passèrent. Le gentil petit morue était devenu teigneux, encore plus que Strasbourg, si vieux à présent qu’il n’avait plus la force de montrer ce qui lui restait de crocs au facteur ou aux copains de ma mère qui les aimait tellement balèzes que mon complexe s’aggravait, augmentant l’agressivité que j’avais si longtemps refoulée. Les garçons enviaient mon audace. Les filles, qui savaient tout de mon aventure avec Mademoiselle Carmin, me proposaient toutes des jeux interdits pour savoir si elles étaient aussi attirantes que l’infirmière de l’école de notre village, pour elles un modèle de beauté.

Afin de me débarrasser de ma maigreur et de la changer en muscles, qui manquaient à mon bonheur, je poussai à quatorze ans les portes du seul petit club de gym des alentours, Joe Sports. J’y reconnus aussitôt la version vivante du G-I Joe de mon enfance. J’admirai les muscles bien dessinés sur les bras et jambes de l’homme, jeune patron des lieux prénommé Joe, portant marcel et short. A mon regard insistant, il répondit par un : « Viens donc chez moi demain, petit, je te montrerai mes haltères ». J’acceptai : j’allais enfin pouvoir prendre le sang d’un homme fort et le devenir à coup sûr.

Me sentant un peu nerveux à peine entré chez lui, il me proposa une canette de jus de fruits énergisant au goût de chewing-gum. Il était déjà torse nu et m’invita à le rejoindre dans sa cabine de sauna pour transpirer un peu « avant de passer aux choses sérieuses. » Je refusai. Il approcha  alors ses lèvres de mon cou en murmurant des paroles incompréhensibles. Je crus qu’il allait me mordre… « Ah non, c’est moi qui suis venu prendre ton sang, pas le contraire  !», criai-je, frappant sa tête d’un petit coup d’haltère, pour le calmer.

Joe tomba instantanément, tête ouverte et muscles huilés, dans une flaque de son propre sang. Je partis en courant, apeuré et honteux, sans en recueillir la moindre goutte. Une fois monté, transpirant, dans le premier car qui m’éloignerait de mon village, je décrétai préférer l’huile de foie de morue au sang humain. Si j’avais réussi à abattre sans le vouloir la version humaine du héros de mon enfance, c’est que j’avais en moi une force redoutable et surhumaine.

Bastienne K

Nouvelle librement inspirée de celle de Gudule La petite fille qui mordait ses poupées et rédigée durant l’atelier du samedi « Ecriture vampirique ».