Nouvelles à chute : « Surmenage » et « Mise en beauté » par Frédérique Alfassa-Larsonneur

Surmenage

Madame Gautier s’assoit en face du psy que son médecin traitant, qui n’a pas pu lui fournir un arrêt maladie, l’a envoyée revoir en urgence.

-Alors, Madame, depuis l’autre fois, avez-vous remarqué des améliorations dans son attitude ? Un mot gentil, un petit effort pour vous rendre la tâche moins difficile, je ne sais pas…

-Toujours aussi désagréable, pour être honnête. Je ne la supporte plus. Et je suis tellement mal payée pour tout ce que je fais pour elle. Sans parler de ce manque total de reconnaissance qui me tue ou presque.  Je suis prête à rendre mon tablier mais je n’assume pas complètement. Je me dis que je ne suis peut-être pas compétente car c’est moi qui ai choisi de faire ça. La dame sort un kleenex de son sac et souffle dedans en pleurnichant.

-Lui avez-vous expliqué que vous en avez assez et qu’elle pourrait faire des efforts, en dépit de son âge ?

-Je n’arrive pas à lui dire, vous savez, ça n’est pas facile. Elle passe ses journées assise à me regarder nettoyer ses saletés, lui essuyer la bouche, la changer quand elle se fait dessus. Et tout ce qu’elle trouve à faire, c’est me cracher sa soupe au visage. Quand elle se lève, c’est pour cacher mes clés ou mon porte-monnaie et en rire toute seule, au moment où elle me voit fouiller partout… Elle est vraiment méchante. On dirait qu’elle s’emploie à me rendre folle. Et quand elle m’observe en train d’enlever mon tablier tout sale et ma robe pas mieux en-dessous, elle adore répéter un truc qui ressemble à : « Moche, moche, moche ! », avec son sourire édenté ! La patiente tire sur le bas de sa jupe et frotte quelques taches, sans réussir à les effacer. Elle soupire.

-Qu’en pense l’entourage ?, hasarde le psychologue.

-Quand j’en parle à mon mari, il me dit que je ne supporte rien et que tout est ma faute. Il pense que je ne suis pas faite pour ça, tout simplement. Et quand j’aborde le sujet avec les collègues, elles se marrent. Elles me disent qu’elles arrivent même à briquer les sols et à faire le linge, quand ça roupille et à cet âge-là, c’est souvent… Car c’est aussi mon travail de m’occuper des tâches ménagères.

 Elle triture son sac et sort son porte-monnaie en regardant l’heure sur la pendule. Déjà une demi-heure qu’elle parle…

-Mieux vaudrait être folle que juste un peu déboussolée. Chez le psychiatre au moins, ce serait remboursé, pense Madame Gautier en sortant le billet de cinquante euros que son interlocuteur enfouit dans sa poche de veste.

-Tout devrait s’arranger le jour où vous accepterez de la mettre, ne serait-ce que quelques heures par semaine à la halte-garderie ! Pensez-y, Madame et à la semaine prochaine !

Mise en beauté

 Avec le salon de coiffure, je m’occupais toujours de rendre belles les autres. Toujours avant moi. Ma mise en plis c’était pour le dimanche, idem pour mon joli maquillage, avec du bleu canard aux yeux, du Ricils et de la poudre de soleil. Pourtant, la semaine, il fallait faire belle figure pour les clientes mais sans passer des heures à me poupounner, comme moi je disais…

Les années de brushings ont abîmé mes bras et mon dos, les produits pour colorations et permanentes ont encrassé mes pauvres poumons comme un sèche-cheveux qu’on  ne nettoie jamais et où s’est emmêlée la poussière. J’avoue aussi que j’aimais bien fumer en arrière-boutique entre deux rendez-vous. Je les aimais bien, mes petites clientes. Madame Fauchier, avec ses bouclettes et son gros chien gueulard,  Bernadette, la mamie d’en face qui venait avec sa petite-fille Samantha, qui pleurait au moment de se faire couper la mèche, la blonde, femme de banquier, toujours impeccable avec son bel imper, un truc anglais doublé comme une couverture écossaise de la marque Beurre-Beurre-Riz, qu’elle disait. Quand elles ont vu le mot à la porte du salon, elles ont décidé de m’offrir tout ça. Parce que Micheline, quand même, elles ont dit toutes, en mettant des sous dans une enveloppe pour moi…

Je porte ma robe bleue canard préférée et je suis allongée sur une table, les yeux fermés, au milieu de fers à friser et palettes de maquillage pas cher, mais alors pas cher du tout. Que ça va être bon quand même de se faire papouiller un peu, même si ça sent bizarre ici et que la coiffeuse me fixe d’un drôle d’air. Ah, les jeunes de maintenant avec leurs anneaux dans le nez, les oreilles et où veux-tu nous y voilà… C’était pas comme ça, au salon !

La fille qui doit me coiffer – une apprentie ? – ne me parle pas et me regarde à peine, elle a mis la radio et c’est pas Musette FM, dommage car c’est mon cadeau à moi, quand même cette mise en beauté… J’aime pas sa musique à elle, un truc de sauvages qui fait des boum-boum-boum.  Je n’en peux plus. Et elle est drôlement malpolie en plus. Avec ses tatouages de vieux prisonnier, comme ça se faisait il y a cinquante ans de ça, j’te jure…

-J’te plais pas vieille ? Ben, tu m’plais pas non plus ! Aucun son ne sort de ma bouche. Mes paupières sont comme scellées, mais je vois et j’entends tout.

Elle tente deux-trois boucles toutes molles avec le fer, le repose et soupire :

-Bah, ça ira comme ça, de toute façon t’es moche… Tiens, je vais te maquiller en bleu pas beau comme t’aimais, car on m’a filé une photo de ta tronche pour que j’essaie d’en faire quelque chose.

Le téléphone sonne, la fille décroche et en profite pour allumer une cigarette : « Pompes Funèbres Creusemoi et Fils, bonjour… ».

Frédérique Alfassa-Larsonneur

Nouvelles à chute écrites pour l’atelier sur l’art de la Microfiction.

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