Nouvelle à chute : « Adieu » par F. Torlan

Adieu

Ça y est, c’est le grand jour, comme on dit. Me voilà en habit devant cet autel, face à l’allée centrale. J’attends son apparition. La porte principale de l’église est grande ouverte, et les rayons du soleil s’y glissent, comme pour annoncer la joie de ce jour. Les bancs sont décorés de bouquets de roses blanches, et l’assemblée, tout comme moi, est tournée face à l’entrée dans l’expectative.

 Que de monde ! Des têtes connues pour la plupart, bien sûr, mais beaucoup d’inconnues aussi. Chacun a revêtu son plus beau costume, chacune sa plus belle robe. Les dames portent des chapeaux, les messieurs des cravates ou des nœuds papillon. Les enfants même sont forcés d’être sages tant leurs habits semblent sérieux : petits gilets, robes à volants et chaussures vernies. Tous se tiennent là dans le silence étourdissant. Impressionnant. Je suis stressé. C’est bête à dire, mais tellement vrai. J’ai une boule dans la gorge, et je me demande vraiment si je vais pouvoir prononcer, ne serait-ce qu’un seul mot, tout à l’heure, quand mon tour sera venu. Et pourtant, ce n’est pas mon premier mariage !

Mais aujourd’hui, c’est différent : je suis amoureux d’elle. Dès notre première rencontre, je l’ai aimée. J’ai aimé son sourire, son regard, sa voix … Elle était si vivante. J’ai rarement rencontré quelqu’un d’aussi vivant. Tellement qu’elle m’a redonné vie. Avant sa rencontre, j’avais renoncé à l’amour, prêt à vivre seul jusqu’à mon dernier jour. Et j’en étais satisfait. Jamais je n’aurais cru que cela puisse me tomber dessus comme ça, alors que j’étais si décidé à ne pas m’y laisser prendre. Jamais je n’aurais cru qu’une femme puisse ainsi renverser mes certitudes. Et je me suis laissé envahir d’amour pour elle.

La voilà. La musique retentit. Kissing you, de Desree. Un cliché à l’eau de rose, me serais-je dit en toute autre circonstance. Mais pas aujourd’hui. Mes poils se hérissent, ma gorge se serre, et les larmes me montent, jusqu’à embrumer mon spectacle.

« Pride can stand a thousand trials

The strong will never fall

But watching stars without you

My soul cries »

Et mon âme pleure, alors que je l’aperçois …

Elle s’avance doucement, au bras de son père, si fier. Et comment ne pas l’être au bras de tant de beauté. Elle porte une robe blanche duveteuse. Souvent, je trouve que les robes de mariée donne à leur porteuse un air de meringue. Mais là pas du tout. Elle ressemble à un nuage. Un nuage de beau temps, dans lequel on peut voir n’importe quelle forme, n’importe quel rêve …

« Heaving heart is full of pain

Oooh, oooh, the aching

‘Cause I’m kissing you, oooh

I’m kissing you, oooh »

Douleur de ne pas pouvoir l’embrasser là, devant tout le monde. Dans cette allée, dans cette église. Dieu me pardonne. Et tant pis pour ce que les gens en pensent …

Elle sourit. Comme elle a l’air heureuse! Ses cheveux noirs sont tout simplement lâchés en boucles naturelles sur sa nuque divine. Et elle avance vers moi. Des murmures s’élèvent sur son sillage, «Oh, la belle robe!», «Quelle belle mariée!». Son visage est radieux. On lit presque dans ses yeux : «Et ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants». Aujourd’hui, elle oublie toutes les difficultés de la vie. Les disputes et autres mésententes se sont évaporées dans son rêve de princesse d’un jour.

Elle flotte dans ce doux songe. Ce mariage va t-il changer les choses? Va-t-il changer mon amour pour elle?

« Touch me deep, pure and true

Gift to me forever

‘Cause I’m kissing you, oooh

I’m kissing you, oooh »

Un amour profond, pur et vrai peut-il être gâché par un mariage?

Je suffoque, je veux fuir, je ne veux plus rester là… Elle s’approche. Son père la libère de son étreinte. Elle se place. Elle le regarde. Elle me regarde, en souriant comme pour me dire : « Je suis prête, on peut y aller ». Et je la perds à jamais.

C’est à moi de parler : « Mes bien chers frères, mes bien chères sœurs… »

F. Torlan

Nouvelle à chute (première nouvelle du blog après un mois de mars dédié à la poésie), écrite dans le cadre de l’atelier dédié à l’art de la Microfiction.

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